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d’Otway s’étaient emparés de la mode. Ces types servirent à Macpherson ; le rhythme biblique et les couleurs Scandinaves concoururent à son entreprise, et la poésie sauvage de l’Europe primitive fut retrouvée, non pas horrible, il est vrai, telle qu’elle est aujourd’hui en Australasie ; Macpherson était moins inhabile ; il lui prêta ses décorations d’opéra-comique, houlettes et rubans, héros généreux, filles mélancoliques ; il inventa des armures d’acier, des coupes en coquillage, de grandes fêtes dans des tourelles couvertes de mousse, de jolis vaisseaux traversante mer. Plus de vieux Écossais, hommes nus, avec un petit bouclier, un dard et une épée, qui ne savaient que naviguer sur leurs rivières, dans de petits canots ; la sentimentalité de Richardson, la tristesse d’Young, la chevalerie de Tressan, le parallélisme de la Bible, composèrent son pastiche.

La religion était chose embarrassante ; il ignorait celle des vieux Scotts, qui n’avaient pas même de druides, et se tira d’affaire en ne leur en donnant aucune ; il en fit des athées raffinés, comme Walpole et Mme Dudeffant ; il cacha Dieu et prodigua les fantômes. Pour les mœurs, copiant de son mieux Homère, il jeta comme une vapeur molle et vague sur les contours des choses matérielles. La description des Grecs par Fénelon lui servit de modèle, et quelques vieilles ballades keltes, parodiées et amplifiées, entrèrent dans cette composition extravagante, à laquelle des noms propres traditionnels étaient au moins nécessaires pour soutenir la charpente de l’œuvre. Cette veine facile, que nous avons déjà remarquée en lui, lui fut très utile ; elle lui fournissait l’élément fluide d’un coloris qu’il empruntait à toutes les muses, à Milton, Collins, Gray, Spencer, Homère, Tasse et Virgile. Soutenu dans sa fraude par la vanité nationale, déterminée à tout croire aveuglément, il fabriqua jusqu’à une tragédie kelte avec chœurs, à l’instar d’une pièce médiocre de l’Anglais Mason [1], fort admirée alors. On y voyait apparaître Carac-Huyl, l’empereur Caracalla, quatre années avant que ce sobriquet fût inventé, et Dumbarton mis à feu et à sang avant même que cette ville fût bâtie. Avec Al Cluyd, il inventait Balcluta ; des Orckneys, il faisait Inistor ; Solin dit qu’elles n’étaient pas peuplées de son temps, Macpherson les civilise. Il crée des villes, des peuples, des noms, des dans ; son Carick-Thura est composé de deux noms de localités : l’un, Carick, tellement moderne, qu’on ne le connaissait pas aux Orckneys avant qu’un Stuart, propriétaire dans ces îles,

  1. Caractacus.