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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/777

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cruelle, en pratiquant dans leurs solitudes de vastes saignées civilisatrices, des routes militaires, dont l’aspect leur faisait horreur, et en les forçant de porter culottes. Ce dernier point était pour eux l’excès de la tyrannie ; la queue des grenadiers et la moustache des boyards excitèrent moins de regrets. On pleura en vers et en prose la petite cotte rayée, dont le bariolage diversement modifié constituait un blason de famille, et a servi de texte à un traité héraldique récemment publié [1]. Il existe un dithyrambe en faveur de ce jupon ; le poète Mac-Intyre l’a défendu avec acharnement. — « Un costume est une coutume, une habitude, c’est l’homme ! s’écrie-t-il. Oh ! fi de la culotte ! Jambes sauvages, restez nues ! Vous nous emprisonnez dans vos entraves de drap et de coton, vous nous chargez de vos lisières d’enfant ou de vos chaînes de vieillards. Ah ! vous croyez donc qu’il reste au monde trop de débris de la vie libre et franche des temps primitifs, tyrans civilisés, despotes rabougris, qui voudriez que toutes les races fussent de votre taille ! arbres nains qui voudriez que les forêts s’abaissassent à votre niveau ; tribuns du peuple sans haleine, soldats que la bise enrhume, grands hommes qu’il faudrait entourer de flanelle et de soie, Épaminondas goutteux, que de grands discours consolent de votre décrépitude, et qui pérorez pour le peuple, incapables de vous battre pour lui [2] ! » Ainsi se défendait dans sa colère impuissante le vieux débris de nos sociétés autochthones, le keltisme, conservé par fragmens épars en Bretagne, en Irlande, dans les montagnes d’Ecosse et dans le pays de Cornouailles ; dernier souvenir d’une société qui ne s’acheva jamais, car elle était à peine ébauchée lorsque les armes romaines l’écrasèrent dans son germe.

Barbare pour accomplir ses desseins, la civilisation refoulait dans le désert les races keltiques, et abolissait le jupon bariolé des Highlands, pendant qu’elle brûlait par milliers les trésors littéraires de la vieille Bohême. C’était l’époque où l’Europe commençait ce grand travail de fusion générale qu’elle complète et consomme au moment même où nous écrivons ces lignes. Les variétés de races s’effaçaient, les patois et les dialectes s’éclipsaient, les petites villes s’absorbaient dans les capitales, les peuplades dans les grands peuples ; les nationalités mouraient, entre autres la nationalité keltique des solitudes écossaises. Les Vénitiens travaillaient ainsi la Dalmatie, les Autrichiens la Bohême, les Anglais les montagnes d’Ecosse, le czar sa Russie ;

  1. Scotch Vestures, etc. 1839, Édinburgh, in-4°/
  2. Gaëlic poems of Mac-lntyre ; Inverness, p. 201.