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Admettons que la querelle se fût engagée alors ; admettons que le Dieu des batailles eût été favorable à la France : on eût poussé des cris de joie par tout le royaume ; on n’eût pas songé que le triomphe devait être de courte durée. Il faut bien le dire, dans une rencontre entre deux escadres française et anglaise, le succès sera toujours vivement disputé ; il appartiendra au plus habile, au plus persévérant, mais il aura été payé bien cher, et de part et d’autre les pertes auront été énormes, plusieurs des vaisseaux détruits ou hors de combat. Il s’ensuit que chacun rentrera dans ses ports avec une escadre délabrée, veuve de ses meilleurs officiers et de ses meilleurs matelots.

Mais je veux supposer ce qui est sans exemple : j’accorde que vingt vaisseaux et quinze mille matelots anglais prisonniers puissent jamais être ramenés dans Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus décisive ? Aurons-nous vaincu un ennemi qui se laisse abattre du premier coup, à qui les ressources manquent pour réparer une défaite, et qui, pour laver un outrage, soit accoutumé à mesurer ses sacrifices ? Pour qui connaît le peuple anglais, il est évident qu’en de pareilles circonstances, on le verra animé d’un immense désir de venger un échec inconnu dans ses annales, un échec qui touche à son existence même. On verra toutes les ressources navales de cet immense empire, son nombreux personnel, ses richesses matérielles, s’unir pour effacer la tache imprimée à l’honneur de la marine britannique. Au bout d’un mois, une, deux, trois escadres aussi puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée seront devant nos ports. Qu’aurons-nous à leur opposer ? Rien que des débris. Et c’est ici le lieu de déchirer le voile sous lequel se dérobe à nos yeux le secret de notre faiblesse. Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous semblait promise en 1840, eût été pour la marine française le commencement d’une nouvelle ruine. Nous étions à bout de nos ressources : notre matériel n’était pas assez riche pour réparer du jour au lendemain le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre personnel eût offert le spectacle d’une impuissance plus désolante encore. On ne sait pas assez tout ce qu’il en avait coûté d’efforts pour armer alors ces vingt vaisseaux qui donnaient à la France tant de confiance et d’orgueil ; on ne sait pas assez que les cadres épuisés de l’inscription n’avaient plus de matelots à fournir. Et ce qu’il faut ajouter, c’est qu’au premier bruit de guerre, la pépinière si appauvrie de notre marine marchande se fût réduite à rien : le peu de bras qui pouvaient lui rester se fussent donnés tout aussitôt à la productive spéculation des armemens en course.