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suppliait, il ne menaçait pas. Le roi parla avec autorité pour la première fois. Pombal obéit ; il accorda la paix au pontife, mais à deux conditions : le chapeau pour un de ses frères, et la promesse formelle de supprimer la société de Jésus. Les deux conditions furent acceptées, la seconde seulement resta secrète.

Rome applaudit avec transport aux talens de Clément XIV. La nouvelle de l’accueil fait par le roi de Portugal au nonce Conti, l’apparition de ce prélat dans le Tage sur la galère royale chargée de soixante-dix rameurs richement vêtus, les acclamations du peuple répandu sur le rivage, tous ces détails, grossis par les gazettes, exaltèrent la vanité romaine. Clément XIV n’était plus le vassal des couronnes, c’était un pontife habile qui mûrissait ses plans dans le silence. Lui-même parut enivré de son succès. Il fit frapper une médaille, ordonna des réjouissances, annonça le retour de la brebis égarée au giron de l’église, et dans l’excès de son enthousiasme, de sa reconnaissance pour Pombal, Clément vanta les vertus de ce ministre et même son attachement au saint-siège. L’illusion dura peu. Ces démonstrations, accordées à la conscience intimidée du roi et à la piété des peuples, n’avaient point changé les projets de Pombal. Le nonce vivait à Lisbonne environné d’hommages extérieurs, mais il réclamait en vain le rétablissement du tribunal de nonciature. La malveillance fut même poussée au point que plus d’une fois le nonce demanda son rappel. A des refus décisifs Pombal joignit une foule de petites mortifications.

Tanucci, ministre principal de Ferdinand IV, roi de Naples, résolut de vaincre Pombal en mauvaise grâce. Ennemi personnel de Ganganelli, Tanucci ne lui avait su aucun gré de l’omission de la bulle in cœna Domini, et tous les jours sa haine se signalait par des insultes qui ne se bornaient pas aux hostilités théologiques. Un jour, à l’improviste, il donna l’ordre d’enlever les marbres qui depuis plus d’un siècle décoraient le palais Farnèse. Le grand-duc de Toscane imita cet exemple ; il fit dépouiller la villa Médicis. Tous deux agissaient dans leur droit, mais l’indignation des Romains n’en fut pas moins profonde lorsqu’ils virent l’Hercule et le taureau Farnèse s’acheminer vers Naples, la famille de Niobé prendre la route de Florence. Les affronts de ce genre sont les plus sensibles, parce qu’ils visent plus directement à la partie délicate de l’amour-propre national. Pour la France, les arts ne sont pas toute la vie, et cependant, lorsqu’elle perdit à la fois des provinces et des chefs-d’œuvre, on ne sait laquelle de ces pertes fit battre son cœur d’une plus généreuse colère. L’irritation des Romains ne connut plus de bornes. Le séquestre prolongé de Bénévent et