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quatorze les trente états italiens ; à la moindre secousse, trois ou quatre villes pourraient se partager tout le pays. Quant au passé, il faut l’accepter tel qu’il est, avec sa grandeur, ses défauts, et la variété prodigieuse de ses développemens. La division, en créant des centres plus nombreux, a nourri la grande littérature du XVIe siècle, la division a multiplié les forces de la civilisation sur tous les points du pays, la division a depuis résisté à la conquête ; quand Naples et Milan tombaient sous le joug de l’Espagne, Venise lui devait ses derniers jours de grandeur, et Rome cette illusion d’un pouvoir qu’elle gardait avec une ténacité miraculeuse. C’est là ce que les derniers écrivains de la renaissance, Paruta entre autres, ne manquaient pas d’opposer à l’utopie de Machiavel ; ils réfutaient une théorie par des faits.

Il ne s’agit aujourd’hui de consulter ni Paruta ni Machiavel : peut-être sont-ils trop loin de nous pour donner des conseils aux générations actuelles. Nous voudrions seulement constater que le caractère du génie italien, c’est la complication, la souplesse, la sagesse pratique ; on trouve ces qualités chez les anciens Romains comme chez les papes, à Rome comme à Venise, dans la grandeur comme dans la décadence du pays. C’est là une des espérances de l’Italie. Mais enchaîner à des gloires perdues cette vague disposition de la nationalité, c’est la pervertir ; la rendre inaccessible aux idées modernes, c’est tenter l’impossible, au fond c’est combattre pour la cause de l’Autriche et de l’absolutisme, qui adoptent avec empressement toute tendance hostile aux idées étrangères et surtout aux idées françaises. Le culte de cette nationalité rétrospective ne peut aboutir logiquement qu’à séparer la Sicile de Naples, Gênes du Piémont, Reggio de Modène, Bologne des pays qui l’entourent ; il aboutit, en littérature, à des théories personnelles où l’on prend le passé pour le présent, à des déclamations vaniteuses où les écrivains s’étourdissent en citant pêle-mêle une foule de souvenirs et d’autorités qu’ils ne savent pas même apprécier, à je ne sais quelle anarchie intellectuelle où les anciennes gloires de l’Italie ne servent plus qu’à attaquer les gloires nouvelles.

Heureusement, en dehors des rivalités locales, des intérêts absolutistes et catholiques, il se forme un groupe déjà nombreux qui pourra un jour rallier les Italiens autour d’un principe d’unité vraiment fécond. Ce parti ne cherche l’unité italienne ni dans les théories de Vico ou de Campanella, ni dans les jalousies de terroir, ni dans les souvenirs de collège, ni enfin dans les utopies ecclésiastiques destinées à mourir dans les sacristies ; c’est dans ces idées européennes, dans cette religion de l’état moderne, dans cette pensée des constitutions dont le