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sauver le pape, après avoir exagéré Reid et M. Cousin, devient tout à coup disciple de Bonald. Cette intuition directe, qui n’a pas besoin de preuve, tant elle est évidente, nous l’avons toujours devant nous ; mais nous ne la voyons pas, il nous faut la réflexion et surtout la révélation pour la voir. Dieu nous parle sans cesse, il nous dit continuellement : Je suis ; de même la création se manifeste continuellement à nous ; malgré tout, nous ne pouvons percevoir Dieu, la cause et le monde que par une seconde perception. L’intuition ne se voit que par une nouvelle intuition, la réflexion est l’intuito dell’ intuito, et la faculté de réfléchir à son tour ne peut se développer sans l’aide de la parole et par conséquent sans l’aide de la révélation. Il en résulte que la parole domine la pensée, que la philosophie et la civilisation doivent être soumises à la parole, que toutes les erreurs viennent de l’altération de la parole divine. Il en résulte encore que nos malheurs, la distinction des races, la division du genre humain, les guerres, les fausses religions, tout commence avec la confusion des langues au pied de la tour de Babel. Depuis lors le privilège de la parole a été confié à la synagogue, qui en savait autant que l’église, et l’église n’a reçu d’autre mission que de vulgariser la science secrète de la synagogue et de la surveiller. Donc, hors de l’église, il n’y a ni vertu, ni génie, ni principe de vie ; le pape est infaillible comme l’intuition, les autres mortels doivent lui soumettre la philosophie, les sciences, la politique, en un mot toutes leurs pensées.

Tout en faisant de l’ultra-catholicisme avec l’éclectisme, M. Gioberti arpente l’histoire depuis la tour de Babel jusqu’à la révolution française ; il distribue à droite et à gauche des bénédictions, des malédictions, se contredit sans cesse parce qu’il contredit tout le monde ; il loue chez les Italiens les mêmes doctrines qu’il blâme chez les étrangers ; il confond tout, et parle de la cuisine italienne à propos de Descartes, d’Odin à propos de Hegel. Il invente des facultés, il détruit celles qu’il a inventées, il place les miracles dans la causalité, la vie, la passion et la mort de Jésus-Christ dans les idées de Platon [1], Écartons ce chaos pour arriver à la conclusion. L’être crée les existences, de même le pape crée la civilisation ; on doit rejeter la

  1. La forme des ouvrages de M. Gioberti correspond au fond. Qu’on se figure des diatribes qui s’enchevêtrent les unes dans les autres, des digressions qui se perpétuent dans des notes, des notes qui deviennent des livres séparés, parfois des discours en deux tomes sans distinction de chapitres et de paragraphes, le tout noyé dans un style d’une prolixité ridicule, et l’on se fera une idée de l’incroyable désordre des écrits, ou plutôt des emportemens de l’abbé turinois.