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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/674

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elle n’est pas une connaissance, ce n’est pas un principe de certitude. Renoncez-vous à démontrer l’intuition ? vous renoncez à démontrer notre savoir, vous renoncez à la métaphysique. Voulez-vous la prouver par le principe de contradiction ? Où prenez-vous ce principe ? dans l’intuition ? Non : dans nos idées générales ? Mais si elles dépendent de l’intuition, comme vous le pensez, vous prouvez l’intuition par ses propres produits, le principe par ses conséquences ; si les idées ne dépendent pas de l’intuition, il faut chercher ailleurs l’origine des idées et la certitude des connaissances humaines. Vous voilà donc forcé, 1° de résoudre le problème de l’origine des idées, 2° d’admettre une idée innée, 3° de l’admettre comme premier principe de certitude. — Le prêtre tyrolien développe ces réfutations avec une ampleur merveilleuse ; en même temps, il se tourne contre Romagnosi pour en finir avec le sensualisme moderne, et il remonte à saint Thomas et à Parménide pour donner la généalogie italienne de la théorie de l’être. M. Mamiani répondit convenablement, avec politesse, sans descendre à aucune personnalité, sans faire la moindre allusion aux tendances religieuses et politiques de son adversaire, sans sortir une seule fois du cercle des questions métaphysiques. Chose curieuse, on vit deux hommes, appartenant à deux partis opposés, discuter avec passion de l’être et du non-être, tandis que le plus petit événement, le moindre conflit, au nom de principes sur lesquels ils gardaient un silence absolu, pouvaient mettre du sang entre les deux philosophes.

Les jésuites ont combattu M. Rosmini avec plus d’ensemble, avec ce sens pratique et cette imperturbable unanimité qui les caractérise. Ce fut un père Dmowschi, de l’ordre de Jésus, qui commença les attaques à Rome, dans un livre latin : ce n’étaient là que des complimens empoisonnés. Quelques mois plus tard, une société de théologiens invisibles répandait une diatribe violente où M. Rosmini était représenté comme le successeur de Luther, Calvin, Ray, Quesnel et Jansénius. Le pamphlet, sans date, imprimé clandestinement sous le pseudonyme d’Eusebio Cristiano, circula en même temps à Lucques, à Turin, à Gênes et dans d’autres villes. On ne discutait pas, on calomniait : les jésuites, sans parler de la philosophie ou de la politique de M. Rosmini, l’accusaient de nier le péché originel. La délation était portée chez des évêques, des magistrats, même chez des rois ; on n’avait pas non plus oublié le peuple, et à Lucques de pauvres femmes s’entretenaient de la grande hérésie du chef de l’ordre de la charité chrétienne.