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sensible appréciait si bien les charmes, mais son illusion n’eut que la durée des beaux jours d’automne. A peine rentré dans Rome, Ganganelli sentit qu’il s’était flatté en vain de couler le reste de sa vie sur les bords d’un lac enchanté, dans l’oisiveté d’un équilibre puéril, tenant la balance entre les jésuites et les rois, et les endormant tour à tour par des promesses renouvelées sans cesse, mais jamais accomplies.

Incapable d’une plus longue attente, le roi d’Espagne redoubla d’instances, il s’emporta même jusqu’à la menace. Les jésuites, de leur côté, eurent recours à de semblables moyens. La séduction ne leur avait pas réussi, ils firent de la terreur. Ils n’avaient pas besoin de toute leur perspicacité pour connaître Ganganelli ; un jour leur avait suffi pour le pénétrer. Le jour de son avènement devait être celui de leur ruine, ils s’y étaient attendus, ils s’y étaient, résignés : Ganganelli hésita, dès-lors la société méprisa un ennemi qui la laissait vivre. Les jésuites n’épargnèrent rien pour infiltrer par degrés la peur dans l’âme de Clément XIV. D’abord on lui représenta le danger d’irriter le sacré collège et la noblesse, on lui allégua ensuite la nécessité de ménager les cours d’Autriche et de Sardaigne, qui honoraient les pères de leur protection ; mais, comme les menaces de l’Espagne, soutenues par la France, dominaient ces considérations secondaires, il fallut recourir à des argumens personnels. Il fallut effrayer Ganganelli, non pas sur sa politique, mais sur sa vie. Obsédé par un entourage perfide, il ne put résister à ces impressions. Bientôt sa gaieté disparut, sa santé s’altéra, les traces d’une inquiétude extrême s’imprimèrent sur son visage ; il rechercha la solitude avec une nouvelle ardeur, et veilla plus que jamais à ce que les mets de sa table fussent tous préparés par le vieux moine, son compagnon d’enfance.

Cependant les messages de Charles III se multipliaient. Choiseul, par complaisance pour l’Espagne, les appuyait avec force. Placé entre deux écueils également dangereux. Clément essaya de calmer la colère des princes ; il mit tout son espoir dans le cardinal de Bernis, qui avait acquis beaucoup de considération à Rome par la noble affabilité de ses manières et l’éclat presque royal de sa représentation. Le pape, dès l’origine, lui témoigna des égards qui depuis se changèrent en confiance, et Bernis y répondit par une vive sympathie. Ganganelli s’était étudié à prévenir les moindres désirs du cardinal français ; il lui avait accordé, sans hésitation, une foule de petites grâces, telles que dispenses, sécularisations, diminutions de droits à la daterie, etc. Cette condescendance réclamait quelque retour ; le moment était venu pour Bernis de témoigner sa reconnaissance. Le pape prenait tous