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l’abstraction du mouvement, tous se surpassent pour créer de nouveaux besoins à la société, pour la pousser à l’action ; puis, quand elle veut agir, elle se trouve aux prises avec l’impossible, les ressorts de l’état se raidissent, les révolutions éclatent, et le désordre reste. De là ce délire de l’infini, cette sombre irritation que personnifient les héros de Byron, de Foscolo, d’Alfieri, de Goethe ; de là ces lugubres rêveries de Werther, ces ennuis funèbres où la poésie s’exalte pour célébrer le désespoir. Certes, si vous demandez du mouvement, si vous prenez l’agitation pour le progrès, la société actuelle ne saurait marcher plus vite. Ses mille besoins, observe M. Rosmini, sont les aiguillons qui la forcent à précipiter sa course, comme si elle pouvait se soustraire à elle-même par la fuite. Mais si le bonheur est dans une satisfaction calme, dans une félicité tranquille, notre progrès n’est qu’une chute continue. — On a calomnié le moyen-âge, ajoute M. Rosmini, faute de le comprendre : l’imperfection était alors dans les moyens, le mal est aujourd’hui dans le but ; la richesse augmente, les méthodes se simplifient, les garanties se multiplient, les langues, les abstractions, la réflexion, se perfectionnent ; pourtant nos pensées sont-elles plus hautes que celles de nos pères ? sommes-nous plus heureux ? avons-nous la grandeur des anciens temps ? Non, notre faiblesse se manifeste par- tout, et les innombrables désirs qui nous tourmentent révèlent toute l’impuissance de la société moderne.

La cause dernière de notre dégradation selon M. Rosmini, c’est, on le voit, le triomphe de l’abstraction sur la pensée, du rêve sur la vérité, de l’accident sur la substance. Ce triomphe a eu pour conséquence une ère d’illusions. A la fin du XVIIIe siècle, pour perfectionner la société, on voulut la détruire. La France se plongea dans tous les excès, puis elle livra des combats, elle obtint une série effrayante de victoires ; bientôt l’Europe se réveilla : elle avait moins sacrifié que la France à l’illusion d’une perfectibilité destructive ; elle lutta, et cette fois la pensée triompha sur l’abstraction, la vérité sur les rêves, la substance sur les accidens : la France vit réduire à néant ses conquêtes éphémères. C’est ainsi que le prêtre tyrolien célèbre implicitement le congrès de Vienne.

Quelle est l’organisation définitive que M. Rosmini propose à l’Europe ? Rappelons-nous qu’il fait consister le bonheur dans la satisfaction de la volonté par des biens réels. Donc, M. Rosmini ne dédaigne pas la richesse, sans biens point de bonheur ; il ne rejette pas le mouvement, tout se fait en vertu de l’activité humaine ; il ne supprime pas les espérances infinies de l’homme, l’église est le champ de ceux qui