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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/653

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qui tournent contre la religion qui les a enfantés ; de là ces utopies qui transportent le ciel sur la terre, et l’immensité de ces désirs qui agitent les peuples modernes. L’incrédulité elle-même ne peut arrêter cette dégradation. On a beau nier Dieu, l’idée de Dieu nous reste, et cette idée se propage dans les langues, subsiste dans la tradition. Quelles que soient nos croyances, désormais pour nous le bonheur doit présenter les deux caractères de l’infini et de l’absolu. Qu’on le cherche dans le pouvoir, dans les richesses, dans le plaisir, toujours c’est le même but idéal qu’on poursuit ; et plus l’erreur est grande, plus le tourment augmente, car il est également impossible d’oublier l’absolu et de le trouver dans la nature [1].

Pour combattre cette théorie du bonheur infini, M. Rosmini fait appel à l’analyse. Des biens matériels et l’intelligence volontaire qui les apprécie, voilà, selon lui, les élémens du bonheur. C’est armé de cette définition qu’il sonde la profondeur de nos plaies morales. Aussi long-temps que l’homme se trouve en présence de biens réels et positifs, le jugement est infaillible ; dès que la volonté se porte, non pas sur des objets, mais sur des idées, la faillibilité commence avec la réflexion, et la volonté s’égare au milieu de créations abstraites. Dans les premiers âges de l’histoire, l’homme désire des biens matériels, il est tout entier à la perception, à la nature : comment pourrait-il se tromper ? Quand les peuples commencent à généraliser, l’abstraction l’emporte sur la pensée, et la vérité fait aussitôt place à l’erreur. L’homme ne désire plus des objets réels, il s’épuise en efforts pour trouver dans ce monde borné un bonheur idéal. Dès-lors, entraîné peu à peu par la réflexion, il entre en révolte contre la nature ; à ce monde limité qui l’entoure, il substitue un monde nouveau, monde fantastique, infini, où les objets de nos passions se transforment en abstractions insaisissables. Le plaisir, la richesse, la puissance, la science, la gloire, deviennent des idées où nos désirs insatiables cherchent l’infini qui leur échappe sans cesse. Nos passions se multiplient aussi, car les idées se compliquent. L’idée du plaisir réveille une passion inépuisable ; l’idée de la richesse en réveille deux, suivant que l’homme cherche la richesse pour elle-même ou pour le plaisir. La puissance excite quatre capacités sans limites qui cherchent la puissance pour elle-même, ou pour le plaisir, ou pour le double but de la richesse. M. Rosmini décompose de même l’amour de la gloire et de la science ; il calcule avec une précision mathématique le nombre de capacités que

  1. La Società e il suo fine, liv. III.