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ne peuvent s’appeler une théorie. Pour avoir exigé une immobilité impossible, les gouvernemens ont été conduits à la violence, ils ont multiplié les entraves, protégé les abus, soulevé les haines et provoqué une révolution qui a fini par briser tous les obstacles. Dès-lors la société a pris la liberté du mouvement pour un bien, le moyen pour le but ; elle a marché sans même s’enquérir de la route : dans son excessive mobilité, elle a mêlé toutes les classes, elle est devenue élégante et polie à la surface ; au fond, elle est légère et orgueilleuse, impudente et dissimulée. La résistance n’a fait ainsi que hâter le triomphe du mouvement ; quel sera le résultat de ce triomphe ? Rousseau l’a formulé, c’est le désespoir. Si la société n’a le choix qu’entre l’esclavage et une agitation stérile, il faut condamner la civilisation elle-même et maudire la perfectibilité comme la source de tous les malheurs. D’après M. Rosmini, Rousseau a arraché le masque à un siècle qui n’avait pas même la conscience de ses vices. « Rousseau, dit-il, a gémi sur les souffrances de la société corrompue au milieu de laquelle le malheureux a dû vivre, et il n’a été compris ni par ses partisans, ni par ses contradicteurs. Au lieu de voir en lui l’homme qui s’indigne, le rhéteur qui exagère, le sophiste qui déploie son génie, le poète qui pleure, on a voulu voir le philosophe qui raisonne, et cela a nui à sa renommée et à l’époque dont il a déploré la corruption. »

La corruption moderne est si profonde, que M. Rosmini se demande comment elle a pu se développer en présence du christianisme. Rien que les sociétés chrétiennes soient immortelles, dit-il, la perversité humaine a doublé d’audace en puisant de nouvelles forces dans les forces mêmes du christianisme. Depuis que l’infini s’est révélé à nous, un avenir sans bornes s’est ouvert à la vertu comme au vice. La nature suffisait aux sociétés païennes ; l’olympe était le rêve d’une imagination froide et presque enfantine. La plus belle âme du monde ancien, Virgile, se figurait un élysée calme, mais limité : les dieux de la mythologie ne se communiquent pas à l’homme, le dieu de Platon se réduit à une idée. Jehovah lui-même n’est que le dieu de la puissance et de la gloire, un dieu terrible, isolé de l’humanité : personne ne le verra sans mourir ; c’est dans ce monde qu’il récompense les justes, et la vie à venir pour les Juifs se borne à la résurrection du corps. Chez les chrétiens, au contraire, la Divinité se livre à l’homme, elle promet un bonheur sans limites, et même lorsque nous nous arrêtons à la terre, nous oublions les bornes de la nature pour chercher encore l’immensité. De là cette grande lutte de la science moderne contre la lumière divine ; de là ces progrès inouïs de l’industrie et du commerce