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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/645

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brisée, car il dépend du maître auquel on a confié l’apprenti de permettre ou d’interdire les communications. Il faudrait que l’apprenti fût en butte à un traitement cruel pour que les parens eussent le droit d’intervenir ; encore leur intervention ne saurait-elle être directe : ils doivent porter plainte devant les tribunaux.

Dans l’origine des manufactures, les apprentis étaient dirigés par les paroisses vers le comté de Lancastre ; on les entassait dans des tombereaux qui les portaient par troupes à ce grand marché du travail. Aujourd’hui, les apprentis sont placés généralement dans les fermes ; «n ne peut pas les envoyer à une distance qui excède quarante milles, en sorte que, si on les sépare toujours de leur famille, du moins on ne les dépayse plus. L’effet de ce système dans l’agriculture est nécessairement le même que celui de l’emploi prématuré des enfans dans les manufactures et dans les mines. On rend les enfans indépendans de la famille, on les affranchit de cette tutelle salutaire, pour leur imposer un servage contre nature. On apprend au père à se décharger sur la paroisse, c’est-à-dire sur la société, de l’obligation d’entretenir et 4’élever sa famille ; on apprend au fils qu’il n’a pas besoin de faire le moindre effort pour parvenir ni pour diminuer ; les charges domestiques, et que la paroisse répond de tout. Le père cesse ainsi d’être un homme libre, et le fils ne peut pas le devenir ; l’un et l’autre perdent le sentiment de leur responsabilité.

Dans les manufactures, l’enfant se démoralise parce qu’il dispose de son salaire avant l’âge de raison ; dans l’agriculture, l’apprenti, n’ayant pas la disposition de son salaire avant l’âge de vingt-un ans, nourri, vêtu et logé par le maître, se révolte contre cette perpétuelle enfance, ou devient inhabile à la vie. M. Austin [1] cite comme une merveille l’exemple d’un fermier qui, pour apprendre à son apprenti l’usage de l’argent, lui donnait du moins un champ de pommes de terre à cultiver. On n’a pas de plus mauvais procédés pour les esclaves des Antilles françaises, où chaque noir obtient son carré de légumes et un jour de la semaine pour le soin de ses intérêts personnels.

L’apprentissage est une véritable traite, la traite des enfans pauvres, que l’on vend ainsi pour un terme de douze et quelquefois de quatorze années. Ce servage de l’enfance paraît d’autant plus odieux, que le peuple qui le pratique jouit dans ses institutions de la plus grande liberté. Au reste, il a porté en Angleterre les mêmes fruits que l’esclavage dans les colonies, et il y devient à peu près également

  1. Employment of woomen and children in agriculture.