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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/641

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agglomérées, y est à peu près inconnue. M. Baines, opposant le comté de Lancastre et la partie occidentale du comté d’York aux comtés agricoles de Norfolk et de Hereford, fait remarquer que la proportion des enfans naturels n’est que de 3 sur 1,000 habitans dans les premiers, tandis qu’elle est de 6 sur 1,000 dans les seconds. M. Baines aurait pu choisir un meilleur terme de comparaison que le comté de Norfolk, district industriel autant qu’agricole, mais où l’industrie est en pleine décadence, et dont la corruption soit morale, soit politique, est proverbiale dans le royaume-uni. J’admets au surplus qu’il naisse dans les comtés agricoles un plus grand nombre d’enfans hors mariage que dans les comtés manufacturiers ; mais je n’en repousse pas moins les inductions que l’on prétend tirer de ce fait. Les relations entre les sexes commencent plus tard dans les campagnes et sont plus accidentelles ; je n’en veux d’autre preuve que la rudesse et la vigueur des femmes qui travaillent aux champs. La débauche affaiblit le corps en dépravant le caractère, et partout où l’on rencontre une population robuste, on peut en conclure hardiment que les mœurs n’ont pas perdu toute retenue.

Au reste, cette controverse touchant la moralité relative des manufactures et de l’agriculture en Angleterre ne peut s’agiter qu’entre les intéressés. Pour un étranger, pour un observateur impartial, le débat serait sans objet. Les ressemblances en effet doivent le frapper beaucoup plus que les différences ; l’Angleterre doit lui apparaître ce qu’elle est, une vaste manufacture s’appliquant tantôt au sol, et tantôt aux produits du sol, mais suivant le même principe à travers ces diverses applications. Dans les états du continent européen, l’industrie agricole et l’industrie manufacturière procèdent généralement de deux principes opposés : l’une concentre les capitaux, les hommes, la puissance mécanique ; l’autre divise les capitaux, isole les familles, et préfère la main-d’œuvre aux machines. Les races d’hommes y diffèrent comme les industries ; au physique comme au moral, rien ne ressemble moins è un ouvrier des filatures qu’un paysan. En Angleterre, ces différences tendent de plus en plus à s’effacer. Les habitans des campagnes n’ont plus de costume qui les distingue ; on voit les laboureurs, vêtus de It défroque des populations urbaines, mener la charrue en habit noir. Leur existence a cessé d’être sédentaire ; loin de s’attacher à la terre qui les nourrit, ils contractent les habitudes errantes des ouvriers de fabrique, émigrant comme eux de comté en comté [1], en quête de

  1. Parmi les habitans de chaque comté, la proportion des étrangers aux indigènes est en moyenne de 1 sur 6, et quelquefois de 1 sur 4.