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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/609

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toutes pleines de dates, de documens, de citations et de renseignemens que Muller aimait mieux donner ainsi en quelque sorte à demi-voix et à part ; aussi les vrais admirateurs de cet historien seraient-ils fort embarrassés, s’il leur fallait choisir entre les notes et le texte, et nous en savons qui seraient bien capables de sacrifier plutôt le dernier. Ces notes nous ont toujours fait l’effet de savantes archives d’état aux armoires profondes, dont Muller ne se sépare jamais et sur lesquelles le grave historien pose la main avec un geste majestueux, tout en s’adressant à ses auditeurs du haut de sa tribune. Il n’est cependant pas le premier qui ait cherché pour l’histoire suisse une base solide dans les actes publics ; on pourrait même montrer qu’il n’a fait, à cet égard, comme tous les grands artistes, qu’exécuter une idée que d’autres avaient entrevue avant lui. Cet esprit investigateur et même critique se retrouve dans les chroniques de la Suisse. Chaque canton, chaque commune un peu importante avait la sienne ; écrites par des secrétaires d’état, tranchons le mot, par des greffiers, comme les cathédrales ont été bâties par des maçons, la plupart de ces chroniques ont déjà, par cela même, une sorte de caractère semi-officiel. L’auteur n’y parle, à vrai dire, pas en son nom ; il ne dit pas ce qui lui est arrivé à lui, mais ce qui est arrivé à sa ville ; il cite par conséquent les pièces et les actes, les chartes de franchises, les traités de combourgeoisie ; c’est, par exemple, ce que fait Tschoudi lui-même, qui n’en est pas moins naïf et poétique pour cela. Tschoudi interrompt son récit, emprunté aux ballades populaires, pour insérer tout au long dans sa chronique la constitution qui, au XIVe siècle, sous l’influence de l’esprit démocratique et industriel, organisait Zurich en tribus, et, l’instant d’après, il vous montre dans les fentes de la tour de la Limmat, et se penchant sur les ondes, la pauvre petite fleur bleue du chevalier autrichien prisonnier des bourgeois.

Peut-on s’étonner de cet esprit positif uni aux instincts d’une époque naïve, quand on l’a vu s’allier à la poésie même et y introduire un élément original qui est inhérent, nous le croyons, au caractère suisse et montagnard ? Cet esprit critique, nous le répétons, s’est surtout révélé dans l’histoire, qui s’est toujours appuyée sur les documens et les chartes. Nous ajouterons que cela ne tient pas seulement aux historiens, mais au sujet même dont ils se sont occupés. Ce sujet, c’est l’histoire d’un peuple, de ce peuple lui-même et non pas de ses chefs. Cela est si vrai, que d’ordinaire on ne distingue pas ces derniers. Lisez le récit des grandes batailles : vous voyez les corps de troupes, les différentes bannières, on vous dit même le nombre des soldats de chaque commune et de chaque vallée ; on ne vous dit rien ou presque rien sur les capitaines. A Morgarten, à Sempach, à Grandson, l’on ne sait point au juste qui commandait, et, dans le fait, il n’y avait point d’autre commandement suprême que la résolution commune à tous de mourir ou de vaincre. Aussi, chose bien étonnante, il n’est point d’histoire plus héroïque, et il n’en est point de si peu individuelle. C’est qu’ici véritablement le peuple est tout, le peuple est le héros ; c’est lui qui est en scène,