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celui-là et même avec une sorte de complaisance. « Or Tell avait de jolis enfans qu’il chérissait, » disent Etterlin et Tschoudi, qui copient mot pour mot le même vers :

Hat hübsche Kind die im lieb warent.

— « Lequel préfères-tu ? lui demande le bailli. — Seigneur, tous me sont également chers, » répond-il d’abord. Enfin, pressé par le gouverneur, il ajoute : c’est au plus jeune que je fais le plus de caresses [1] ; trait charmant, retrouvé dans les vieilles ballades, dont les chroniqueurs ne se soucièrent pas, et qu’ainsi Schiller a perdu. Ce trait ne contribue-t-il pas à donner à tout l’épisode de la vérité humaine, de la réalité ? Aussi la tradition y est-elle restée conséquente. On sait comment, après avoir fait entrevoir Guillaume Tell à Morgarten, même à Laupen, elle fait mourir le héros : vieillard tout blanc. Tell périt en sauvant un enfant qui se noyait dans le torrent de Burglen. Tell est père ; un jour il avait tué l’homme qui le força de viser à la tête de son propre fils, et il donne à la fin sa vie pour sauver celle d’un autre enfant que le sien : n’y a-t-il pas là une grande unité morale, que la tradition peut avoir arrangée, complétée, mais dont l’idée première doit lui avoir été fournie par un souvenir historique, par le côté sensible et paternel du héros ? — L’autre détail est une réflexion que Tell fait sur son nom en répondant à Gessler. Comme la plupart des paysans à cette époque, il n’en avait qu’un, Wilhelm. Tell était son surnom : il le déclare positivement lui-même. — « Si j’étais avisé, dit-il en demandant pardon de son inadvertance et de son étourderie, si j’étais avisé, on ne me nommerait pas Tell. » Cette singulière réflexion, dont M. Hisely a très bien relevé l’importance, se trouve dans le vieux drame d’Uri et dans plusieurs chroniqueurs. Schiller la traduit mot à mot. Un détail aussi positif, aussi réel, est assurément historique ; on ne l’eût pas inventé ; néanmoins, s’il prouve avant tout l’existence de Tell, il est moralement lié à la partie la plus poétique et la plus singulière de son histoire ; il ouvre le dialogue avec Gessler et engage ainsi l’action sur un point nouveau, savoir le caractère étrange, aventureux de l’archer, ce qu’il cache de secret, de dangereux, et que le soupçonneux bailli voudra pénétrer.

Ce mystérieux surnom paraît s’expliquer tout naturellement par le sens qu’a encore le mot toll dans l’allemand actuel ; ce mot signifie téméraire, singulier, bizarre, fou : la racine est le vieux mot tallen, parler, raconter, ne savoir pas se taire, et aussi agir d’une manière irréfléchie. Le Tell (der Tell), c’était donc le malavisé, le simple et le fou aux yeux du vulgaire, le rêveur, comme Schiller le représente, quelque chose enfin d’analogue à Brutus, avec de la finesse aussi, mais une possession de soi-même moins

  1. « Den züngsten thun ich am meisten Küssen. » Ein hupsch Spiel, édition de 1579, p. 27. — Voyez encore Hisely, qui cite aussi un ancien Tellenlied et une pièce inédite, p. 631 et 533.