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d’entr’eux font une réponse et ont une pensée de vengeance qui se ressemblent ; mais la situation, étant la même, a nécessairement amené une réponse pareille, elle devait soulever chez tous des idées de vengeance et leur indiquait à tous le même moyen de l’exécuter. On peut croire d’ailleurs, si l’on veut, que c’est là un de ces détails que les légendes se sont réciproquement empruntés, un de ces détails dramatiques ajoutés après coup, inventés, réinventés aussi peut-être par quelque Schiller inconnu des Tellenlieder, car l’histoire de Tell, comme toutes celles qui laissent un profond souvenir, a certainement subi un travail d’arrangement dans la tradition populaire : cela paraît même prouvé quant au voyage sur le lac et à la mort de Gessler. Néanmoins, si on peut donner de ces deux épisodes, sans en détruire le caractère ni l’ensemble, une autre version plus plausible, il faut reconnaître qu’on ne saurait appliquer le même procédé au reste de l’histoire ; cela n’imprime-t-il pas au fait principal un caractère historique plutôt que fabuleux ? Sur une pure fable se serait-on si bien entendu ? Non, sur ce point aussi la tradition est trop positive, trop caractéristique, elle a dû avoir un certain fonds historique, difficile, impossible même à démêler, réel néanmoins, sur lequel il fut toujours aisé d’inventer, mais seulement d’une certaine façon. Quelle raison y avait-il, si Tell n’était qu’un habile archer qui tua un bailli, pour que la tradition lui appliquât la légende du père contraint de tirer sur son fils et se complût ainsi à développer dans son histoire ce dramatique incident ? Ne faut-il pas admettre qu’il ait été menacé, opprimé comme père, et non pas seulement comme citoyen ? On peut ne pas être sûr au juste de ce qui lui fut commandé, ni de ce qu’il répondit ; mais on peut être sûr qu’il reçut quelque ordre cruel qui le frappait dans sa famille et dans ses affections les plus chères, et que sa réponse fut celle d’un homme de cœur. Des persécutions dans la vie privée paraissent avoir contribué puissamment, nous l’avons vu, à l’insurrection. Il y a quelque chose dans la légende entre le refus de saluer le chapeau ducal et la mort de Gessler, quelque chose qui décide de cette mort et qu’il est impossible d’enlever. Ce quelque chose, comme le moment sublime, est à moitié resté dans l’ombre, ou, si l’on aime mieux, il y est monté : pourtant il n’en existe pas moins, il est essentiel. La montagne est ici sous la nue ; l’orage éclate dans les hauteurs et les couvre ; on entend le dialogue retentissant des cimes, mais on ne voit rien : n’y a-t-il rien cependant ?

Chose remarquable, c’est dans cette partie de la légende surtout que se trouvent certains traits qui révèlent le mieux le caractère, la figure de Tell, et dont l’un est en même temps une preuve nouvelle, la plus directe et la plus positive, qu’il a bien réellement existé. Ces traits, les voici. — La légende suisse, à notre avis, est non seulement bien supérieure aux légendes scandinaves par le côté politique et social, par une idée plus profonde de lutte contre la tyrannie ; mais le côté individuel et humain y est bien mieux senti, mieux traité. Tandis que les autres indiquent à peine le père et ne mettent guère en scène que l’archer, la légende helvétique s’arrête tout autant sur