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disparaître. S’il y a quelque chose d’admis dans l’étude du mythe, qui, d’ailleurs, n’est pas seulement un fait de l’histoire, mais un fait permanent de l’esprit humain, c’est qu’il ne s’attache pas à un fantôme ; au contraire, c’est ce voile du mythe qui, peu à peu étendu, épaissi, finit par donner l’air d’un fantôme à la réalité. Et n’est-ce pas là la nature humaine ? L’homme est un grand menteur sans doute, mais il ne ment pas pour rien ni sur rien. Le peuple, comme les enfans, comme les poètes, rit, chante et s’amuse ; comme eux, il feint et il croit à sa feinte ; il arrange, il unit, il crée, mais il n’est pas si puissant ou si sot que de créer ou d’imaginer sans une base réelle. Plus il parle d’un personnage ou d’un fait, plus on peut être sûr que là-dessous se cache quelque chose qui a fortement existé. C’est ainsi que les grands poètes, les grands musiciens, les grands peintres, n’ont fait leurs chefs-d’œuvre que sur des sujets tout trouvés et traités mille fois avant eux. Voyons donc si la partie poétique des aventures de Guillaume Tell ne contient pas des traits de vérité historique et humaine essentiels à l’ensemble du caractère.

Sur la place publique d’Altorf, où deux fontaines désignent aujourd’hui la position respective du père et du fils ; à une distance de cent pas, cent vingt pas disent les chansons et les chroniques, distance moyenne consacrée encore naguère entre les archers du pays. Tell, suivant la tradition, abattit une pomme placée sur la tête de son enfant. La possibilité de ce coup d’adresse, niée par les uns, est admise par d’autres, même par ceux qui, comme M. Hisely, rejettent l’épisode dans son entier, et n’y voient qu’un hors-d’œuvre fabuleux. On rappelle à ce sujet une foule de traits pareils attribués à des personnages de l’antiquité et des temps modernes. La véritable objection n’est donc pas là. La voici : non-seulement on cite un grand nombre d’exemples aussi surprenans, mais le même trait fait le sujet de plusieurs légendes, analogues, sur ce point, à celle de Guillaume Tell, d’où il semble que l’imagination populaire ait dit proverbialement d’un tireur célèbre : il était si habile, qu’avec sa flèche ou sa balle il aurait pu abattre une pomme sur la tête d’un enfant sans le blesser.

Ces légendes se trouvent surtout dans le Nord. Nous n’en citerons que trois ; elles sont toutes rassemblées dans l’ouvrage de M. Hisely. Égil, frère de Velant-le-Forgeron ou du Vulcain Scandinave, est condamné par le roi Nidung, qui veut l’éprouver et s’assurer de son adresse, à abattre une pomme sur la tête de son fils. Il prend trois flèches, les garnit de plumes bien soigneusement, abat la pomme avec la première, et avoue au roi que les deux autres lui étaient destinées, si l’enfant eût été atteint. — Palnatoke, ou Toko, fils de Palna, grand archer, mais plein de jactance, se vante un jour dans l’ivresse que, du premier coup, il abattrait de loin une pomme sur un bâton, quelque petite qu’elle fût. Le roi Harald à la dent-bleue, homme méchant, place la pomme sur la tête du fils de Toko. Le guerrier recommande à son fils de rester immobile, lorsqu’il entendra le sifflement de la flèche, et lui fait détourner la tête. Il enlève la pomme. Si le père eût blessé