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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/59

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perdait volontiers dans les bois. Ganganelli était à la fois candide et ambitieux. Son ambition était ardente, profonde, invétérée, mais en même temps pleine de bonhomie, empreinte d’une confiance mystique dans l’avenir. Qu’on ne s’en étonne pas ; ce qui est contradictoire n’est pas toujours contraire, et le nier c’est méconnaître l’homme. Ganganelli se croyait appelé par la Providence à des destinées merveilleuses. Dès l’enfance, un but éblouissant se plaça devant ses yeux ; il eut toujours foi en lui-même et marcha d’un pas ferme, appuyé sur la prédestination. Quand ses parens le détournaient de la vie monastique, il leur rappelait que le froc avait souvent précédé la pourpre, et que les deux derniers Sixte étaient sortis de l’ordre de saint François. Le nom de Sixte-Quint, sans cesse présent à sa pensée, le poursuivit dans toutes les phases de sa carrière. C’est que rien en Italie n’égale la popularité de ce nom, rien ne flatte à un plus haut degré l’orgueil démocratique. Le chevrier de l’Abruzze, le laboureur de la Sabine, se souviennent avec orgueil que le plus fier des pontifes naquit paysan, mendiant, gardeur de pourceaux. Ganganelli fut toute sa vie un moine, un homme du peuple. Dans aucune tête, le sillon de Sixte-Quint ne s’était gravé si profondément.

Des prédictions, des présages auxquels Ganganelli fut toujours accessible, entretinrent ses vagues espérances, et, quoi qu’en disent ses panégyristes, dont les aveux mêmes nous serviront de preuves, il résolut d’arriver au faîte des grandeurs. La dignité de général de son ordre se présenta à lui : tentation vulgaire ! Il la repoussa sans peine, et l’humilité servit de voile à des calculs d’une bien autre portée. Faut-il l’avouer ? Dans l’origine, Ganganelli accepta, il rechercha même la protection des jésuites. Le général de cet ordre le recommanda au neveu du pape ; Clément XIII le revêtit de la pourpre, et ce seul fait atteste l’influence de la société, car Clément ne fit jamais un pas sans la consulter. A la nouvelle de sa promotion, Ganganelli se jeta aux pieds de Rezzonico, il le supplia de choisir un plus digne, mais il eut le plaisir de se voir refusé avec colère. Parvenu au cardinalat, il conserva la simplicité de ses habitudes. C’était sincèrement qu’il préférait à de vaines cérémonies une table frugale, de longues promenades à cheval dans le désert de Rome, l’amitié de Francesco, les visites de quelques étrangers instruits, et surtout l’entretien paisible des pères du couvent des Saints-Apôtres. Touché de la réalité du pouvoir, il n’en aima jamais la pompe ; mais ces joies douces et uniformes ne le détournaient pas des soins d’une politique assidue et même assez tortueuse. Son intérêt, d’accord avec sa prudence, le portait à blâmer les