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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/583

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mieux prier dans le silence et le secret de la montagne. Qu’y aurait-il d’étonnant à ce que les trois libérateurs, eux aussi pieux montagnards, eussent éprouvé le besoin de mûrir et de proférer leur serment à la face du ciel ? Il semble tout aussi naturel qu’ils n’en aient pas dressé le procès-verbal, l’acte officiel, et que bientôt, la révolution ayant rendu tout le monde complice de ce serment sublime, il ait paru inutile d’en conserver le souvenir par une pièce authentique.

Les détails intimes et pittoresques de l’histoire resteront toujours plus ou moins en dehors des moyens rigoureux de la critique. Celle-ci n’en rend pas moins à cette classe de faits un service essentiel, celui de leur donner un fondement solide et de les affermir toutes les fois qu’elle ne les détruit pas. Ainsi, dans l’histoire des origines suisses, tout a été remis en question » attaqué, ébranlé par quelque endroit ; mais, au milieu de ces ruines, le fait général qui sert de base à tout le reste s’éclaire et subsiste. Il apparaît toujours plus nettement, et, dans son abstraction plus rigoureuse et plus vraie, il diffère moins qu’on n’aurait pu s’y attendre de ce qu’il était dans sa poétique singularité. Quelle impression générale vous laissait-il d’abord ? Celle d’un grand mouvement national que l’on se contentait d’admirer au lieu de le juger et de l’expliquer. Eh bien ! aujourd’hui, on l’explique et on le juge, sans pouvoir le nier en lui-même ni beaucoup le changer.

Long-temps on était parti de l’idée d’une liberté primitive, originelle, antérieure même à l’empire, dans laquelle auraient d’abord vécu d’une vie obscure et fortunée les patres des Waldstetten, fondateurs de la confédération ; puis cette liberté leur aurait été peu à peu enlevée par la maison d’Autriche, et ils n’auraient fait enfin que la reprendre comme un héritage injustement ravi. L’histoire classique, avec Muller, se plaisait même à donner à cet état primitif des montagnards les couleurs idéales d’une sorte de bergerie. Aussi ne voulait-on voir dans leur émancipation qu’un l’établissement d’indépendance, qu’une restauration populaire. Les gouvernemens suisses faisaient presque de cette opinion historique un article de foi ; par elle, en effet, ils légitimaient leur pouvoir, ils effaçaient dans leurs origines la tache et l’exemple de l’insurrection. Il n’est plus possible aujourd’hui de se représenter si simplement les choses ; mais il n’est point dit, de récens travaux nous le montrent, qu’il n’y eût rien de vrai dans cet idéal, qui reposait d’ailleurs aussi en partie sur la tradition ou le sentiment populaire.

On doit à M. Kopp, auteur des Documens pour l’Histoire de la Confédération, et l’un des membres du gouvernement actuel de Lucerne, de curieuses recherches sur cette partie des annales suisses. M. Kopp est ici le grand novateur [1], on l’a quelquefois appelé le Niebuhr de l’histoire de son pays. Les documens qu’il a découverts et publiés renversent au premier abord

  1. Les recherches de M. Kopp ont paru en 1835 ; ce n’était qu’une première partie : il n’a pas publié la seconde. Y aurait-il renoncé ? Il a autrefois arrangé, Muller pour les écoles, donnant ainsi un témoignage de respect, d’ailleurs assez libre, au grand historien qu’il devait contredire plus tard. Maintenant il travaille, dit-on, à une histoire nouvelle de la confédération helvétique.