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au contraire, la jeune noblesse se réserve le privilège des farces venues de Campanie et les interdit sévèrement aux histrions. Cette prédominance (bien que momentanée) de la verve joviale sur la passion de la haute poésie explique mieux que tous les commentaires la remarque sur laquelle j’insiste. Encore une fois, Rome ici suit son penchant. Que le caractère des atellanes se modifie et que les acteurs changent ; que les exodes satiriques s’y intercalent plus tard, ou qu’on fasse de ces pièces rajeunies une libre improvisation dans des cadres convenus comme au vieux temps, une composition plus régulière et versifiée comme sous Sylla, un intermède burlesque comme sous l’empire ; que les noms enfin se modifient ou se mêlent, pour faire plus tard le tracas des lecteurs et la joie des érudits, peu importe ! Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette véritable commedia dell’ arte maintiendra ses moqueuses habitudes, ses malices pétulantes à travers les révolutions romaines ; c’est que, bien des siècles après, l’Italie moderne les retrouvera spontanément comme un don du caractère national. L’hérédité est directe : le gourmand Maccus, avec sa double bosse, qui se bat pour avoir deux parts au souper, c’est l’égoïste Polichinelle ; vous reconnaissez Panniculus à sa batte et à son classique chapeau, c’est Arlequin. Leur empire n’a pas été troublé, tous deux règnent encore en maîtres. Sceptre innocent que celui-là, sceptre qui ne pèse sur personne et que personne ne cherche à briser ! Il n’y a pas de famille princière au monde qui puisse produire d’aussi beaux titres qu’Arlequin et que Polichinelle, surtout depuis que Béranger a fait l’oraison funèbre du roi d’Yvetot.

Un académicien, qui doit surtout sa fortune littéraire à de spirituelles leçons sur la poésie des Latins, a remarqué avec justesse que l’idiome, chez les poètes comiques de Rome, avait pris de beaucoup les devans. Si, en effet, on compare le style de Térence aux vers postérieurs de Pacuvius, on sera vivement frappé du contraste ; l’air archaïque, les tours rudes des uns ne sailliront que mieux à côté de l’élégante urbanité de l’autre. C’est précisément de la même manière que la langue s’est comportée en France. L’éloquente harangue de d’Aubray, dans la Satire ménippée, est de trente ans en avant sur Du Vair et sur Du Perron ; ainsi encore, un demi-siècle plus tard, la prose atteint tout à coup sa perfection dans les Provinciales. Certes, de pareils faits sont significatifs, une semblable coïncidence n’est pas fille du hasard. Rome et la France étaient nées pour la comédie, pour la satire ; c’est pour cela que toutes deux apparaissent si bien, celle-là sous les touches adoucies d’Horace, qu’il faut corriger par les traits vigoureux de Plaute, celle-ci sous le pinceau complet et achevé de Molière.

Il serait facile d’accumuler les preuves, de montrer que l’habitude de l’ironie était familière aux Romains, qu’elle s’était partout glissée dans leurs mœurs. Ce qui s’est passé chez nous au moyen-âge rappelle ce qui se passait chez eux ; la bouffonnerie également s’y mêlait aux choses les plus graves, le rire burlesque aux plus funèbres tristesses. Nos églises avaient