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Ne reconnaissez-vous pas dans les Provinciales l’immortelle peinture de ce faux esprit de religion qui ne change pas, et que, moins d’un siècle auparavant, la Ménippée du Catholicon avait flétri sous d’autres déguisemens ? Quant à Tartufe, la figure n’a guère vieilli.... c’est presque de l’histoire contemporaine. On le voit, la comédie est un bon guide ; rien n’explique mieux tel chapitre dédaigneux de Saint-Simon que les scènes du Bourgeois Gentilhomme. Mais le calme du grand règne n’était qu’une halte glorieuse, une sorte de répit du génie révolutionnaire déchaîné par le XVIe siècle ; l’histoire de ces temps est comme le coursier de Lénore, il faut qu’elle aille vite. Voilà Baron qui montre les antécédens des mœurs de la régence dans l’Homme à bonnes fortunes ; voilà Dancourt qui les laisse entrevoir dans le Chevalier à la mode. Je reconnais le XVIIIe siècle. Il s’ouvre par Turcaret, il finira par Figaro ; une noblesse corrompue achèvera ce que le cynisme des traitans avait commencé. La comédie m’explique la révolution, et ce commentaire en vaut un autre.

Comme elle avive le sentiment critique, la comédie met en goût de railler. Malheureusement, si elle grossit le ridicule chez les autres, elle ne rend guère chacun plus clairvoyant sur soi-même ; de là vient qu’il est si difficile de faire rire... quand on ne fait point rire à ses dépens. Pour ne pas recourir à cette dernière ressource, je suis heureux de rencontrer une autorité qui me couvre. Il est bien entendu que c’est Montaigne qui parle ; que les latinistes érudits (je suis trop poli pour dire les pédans), qu’il peint si bien, s’en prennent à l’humeur quinteuse du moraliste : « Cettui-cy, dit-il, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit d’une étude, penses-tu qu’il cherche parmi les livres comment il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage. ? Nulles nouvelles. Il y mourra ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plante. » Voilà un portrait saisi au vif. Laissons aux honnêtes esprits que n’effraient pas les spirituels dédains de Montaigne le soin patient de débrouiller la métrique de l’Amphitryon. De toute manière, le point de vue de l’observation morale vaut un peu mieux, surtout si l’historien en tire des remarques sur le temps, et si le critique, en faisant profiter le goût, trouve occasion de mieux éclairer la suite, de mieux montrer l’enchaînement de l’histoire des lettres. En lisant hier encore ces antiques monumens de la scène romaine, combien de fois le regret m’est venu de n’avoir pu assister à cette solennité toute classique, à cette représentation latine des Captifs donnée à Berlin, cette année même [1], devant le roi de Prusse ! Il y avait pour intermèdes, au lieu du joueur de flûte de Plaute [2], des odes d’Horace auxquelles le génie de Meyerbeer avait

  1. Le 5 mars 1844.
  2. Dans cette naïveté sans gêne du premier théâtre latin, l’acteur, quittant la scène, prévenait quelquefois le public que le joueur de flûte allait tenir un moment sa place :

    Tibieen vos interea hic délecta verit... (Pseudol., 587.)

    C’était le véritable entr’acte ; il n’y en avait pas d’autre. Dans la scène finale du Stichus, laquelle n’est qu’une orgie d’esclaves mêlée de ballets, les acteurs tendaient un verre plein au joueur de flûte, qui se faisait un peu prier, mais qui l’avalait avant d’enfler de nouveau les joues :

    ... Quando bibisti, refer ad labias tibias...
    ... Jam infla buccas

    Pour payer son écot, le musicien donnait alors un nouvel air, cantionem veteri pro vino novam. Dédaignées peut-être par les chevaliers de l’avant-scène, de pareilles bouffonneries faisaient rire le populaire, les grossiers affranchis de la cavea, tous ces mangeurs de pois chiches, auxquels la politesse grecque et ses raffinemens n’allaient guère. C’est le public dont parle Horace, ce public qui, au beau milieu d’une comédie, demandait à grands cris quelque pugilaire ou quelque ours, poscunt aut ursum aut pugiles.