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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/539

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eussent appelé sur eux, par aucun tort, un état de choses qui les dépouillait de la partie la plus précieuse de leur autorité. A Taïti, nous, avons été obligés, nous, d’imposer le protectorat afin de défendre les intérêts, la fortune et la vie de nos compatriotes. Dans le Scinde, pour changer le protectorat en occupation complète, on impute à deux émirs (dont on fait expier la faute à dix-huit autres qui n’y avaient pas d’ailleurs la moindre part) deux lettres écrites, l’une à un chef de bandes, l’autre au souverain impuissant d’un état déchiré par mille dissensions, et encore les prétendus auteurs de ces lettres les désavouent et mettent leurs accusateurs au défi de prouver qu’elles ont été écrites par eux. A Taïti, la reine, ostensiblement dominée par une influence étrangère, proteste contre notre protectorat dans une lettre adressée à la reine d’Angleterre dont elle invoque la bonne amitié. Nous le demandons, lors même que la conduite de l’amiral Dupetit-Thouars serait aussi peu justifiable que celle de sir Charles Napier, serait-ce bien à ceux qui votent des remerciemens à ce général de refuser à notre amiral le bénéfice de la morale élastique promulguée, sinon inventée par sir Robert Peel au profit de la civilisation en contact avec la barbarie ?

Les Anglais se montrent très reconnaissans (en paroles, à la vérité) des témoignages publics de sympathie et de considération que leur donnent plusieurs de nos hommes d’état. Être admirés par nous ne leur déplaît pas, mais c’est à condition que nous ne pousserons pas la logique de l’admiration jusqu’à vouloir les imiter. Ils se trouvent fort laids dans leur portrait, de si loin que nous prenions réellement leur ressemblance. Il paraît donc que la seule manière de s’entendre cordialement avec eux, c’est de réaliser de tout point dans nos actes la contre-partie de leur politique hardie, énergique et persévérante. Après tout, il est naturel que des Français demandent à notre gouvernement une admiration plus conséquente de l’Angleterre ; mais les Anglais, même les mieux intentionnés, quelle raison ont-ils de souhaiter que nous soyons aussi intelligens et aussi fermes dans la conduite de nos intérêts qu’ils sont vigilans et habiles dans le maniement de leurs affaires ?


E. FORCADE.