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larges dalles disjointes, crevassée en maints endroits et dépourvue de parapets, est la principale entrée de Smyrne. Sous ce pont dort, en été, un ruisseau paisible, qui se change en un torrent fougueux pendant la saison des pluies. Sur la rive droite s’élancent d’immenses cyprès, sombres arbres qui répandent leur tristesse sur tous les paysages de Turquie et projettent de tous côtés leurs ombres funèbres sur cette terre où rien n’existe plus. A gauche s’ouvre une clairière entourée de corps-de-garde et de cafés. Là se rassemblent en grand nombre, le soir, les promeneurs de la ville. Près du ruisseau s’élève un platane gigantesque, sur les branches duquel un kiosque a été construit. J’allai m’y reposer des fatigues de cette journée. La nuit venait, une douce fraîcheur succédait à la chaleur brûlante, et les teintes suaves du crépuscule se répandaient sur la terre. Au-dessous de moi, du côté de la promenade, se pressait dans un désordre bizarre une foule très animée. Des marchands grecs remplissaient l’air de leurs cris ; autour des chanteurs ambulans se groupaient des Arméniens timides, des juifs honteux d’eux-mêmes, des Turcs à la fière mine. Des officiers en uniforme accompagnaient des dames franques coiffées de chapeaux à plumes ; des cavaliers fendaient la foule, et au-dessus de toutes ces têtes on voyait défiler de temps à autre des caravanes de chameaux. Des Grecques agaçantes étaient assises au bord du ruisseau que je dominais ; ce ruisseau, au temps où il était grec, se nommait le Melès, et il vit marcher sur ses rives ce mendiant qui naquit, assure-t-on, dans les environs de Smyrne et qui s’appelait Homère. Son eau lourde, qui sommeille auprès des tombeaux des fils d’Othman, sépare seule cette promenade, d’où s’élèvent tous les bruits de la vie, du champ silencieux des morts. De ce côté, dans les ombres de la forêt lugubre où l’on entendait seulement roucouler quelques pigeons bleus, je voyais se dresser à perte de vue des dalles blanches surmontées d’un turban grossièrement sculpté. Aucun emblème ne distingue ces pierres que la piété plaça sur la fosse des croyans, aucune main ne les relève quand le vent les jette dans les herbes flétries ; les musulmans confondent dans un même sentiment de respect la mémoire de ceux qui ne sont plus ; ils gardent au fond de leur cœur le souvenir de ceux qui leur furent chers, mais ne pensent pas, comme nous, qu’il faille élever des monumens pompeux et durables sur des dépouilles qui ne durent qu’un jour. Auprès de moi, dans le kiosque aérien, était assis un vieux Turc à barbe blanche. Absorbé en apparence dans une extatique contemplation, il fumait silencieusement en regardant le champ des morts. Tout en le con-