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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/517

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planches et si gauchement maniérées, qui, le dimanche, forment de prétentieux quadrilles sur les places de nos villages. J’en étais là de mes observations quand je vis une hirondelle entrer dans la salle par la fenêtre sans châssis de la cabane. La pauvre petite bête avait suspendu son nid de terre aux solives du plafond. Sans s’inquiéter, bien que les danseurs touchassent presque du front son frêle édifice, elle passait à travers les têtes des jeunes filles, portait à sa couvée la pâture, et parfois, glissant son bec noir par l’ouverture du nid, elle regardait paisiblement le mouvement inaccoutumé qui se faisait au-dessous d’elle. En Turquie, tuer un oiseau est un crime ; aussi les volatiles qui, chez nous, passent pour les plus sauvages, y sont-ils merveilleusement apprivoisés. Dans les champs, les cigognes sans s’effrayer vous regardent passer à deux pas d’elles ; sur mer, les mouettes viennent se poser à portée de votre main sur le bord des caïques. On ne saurait croire combien cette particularité, en apparence si minime, ajoute un caractère nouveau aux paysages si paisibles de l’Orient. Il semble que sur cette terre des patriarches on retrouve dans toute sa simplicité naïve l’existence de nos premiers pères. Au tableau, que j’avais sous les yeux, de cette pauvre maison où régnait une joie douce et peu bruyante, le nid de l’hirondelle ajoutait un trait que j’ai voulu noter parce qu’il le complétait mieux que je ne le saurais dire. Cet oiseau chéri des voyageurs avait peut-être vu la France. Après avoir comme moi traversé les mers, il était venu chercher un abri sur cette terre lointaine, dans cette même cabane où le hasard m’avait conduit.

Quand je me levai pour partir, les jeunes filles me saluèrent ; la maîtresse de la maison et deux de ses compagnes sortirent avec moi, et comme j’allais remonter à cheval, elle détacha, suivant l’usage d’Orient, une fleur du bouquet qu’elle portait à la ceinture, et me l’offrit en prononçant des paroles que, par malheur, je ne pus comprendre. C’était un adieu sans doute, ou peut-être s’excusait-elle de n’avoir rien de mieux à m’offrir. Je la remerciai en portant galamment la fleur à mes lèvres, et je me consolai d’avoir oublié mon grec de collège en répétant tout bas ces vers charmans des Orientales, qui semblaient faits pour la circonstance :

Adieu, voyageur blanc.... si tu reviens....

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Pour trouver ma hutte fidèle,

Songe à son toit aigu comme une ruche à miel,

Qu’elle n’a qu’une porte et qu’elle s’ouvre au ciel