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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/513

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rappellent les vertes pelouses et les gracieux cottages de la patrie. Des massifs de grenadiers et de citronniers garantissent des ardeurs du soleil d’Orient ces villas bâties la plupart dans le goût italien. Les murs sont éblouissans de blancheur, et les allées bien sablées des jardins annoncent le soin et l’élégance qui ont présidé à l’arrangement intérieur de ces habitations. De petits ruisseaux, amenés avec art, après avoir couru dans les gazons, s’élèvent çà et là en jets d’eau et retombent en grésillant dans des bassins de marbre. On ne peut s’imaginer tout ce qu’a de frais et d’enchanteur, sous ce ciel de feu, le murmure de l’eau, et quelle élégance ces petites fontaines donnent à ces jardins où les rayons du soleil pétillent sur des fleurs éclatantes. Après avoir parcouru le village, je m’arrêtai un instant près de la grille d’une de ces jolies retraites. Aux deux étages de la villa, les fenêtres étaient hermétiquement fermées ; à l’une des croisées du rez-de-chaussée cependant, la jalousie verte s’était arrêtée sur la balustrade de fer, et, par cet interstice, j’entrevis le parquet bien luisant d’un salon, plus loin, près d’un divan de soie rouge, deux vases de Chine remplis de camélias, et le bas d’une étagère couverte de ces mille riens dont les femmes se plaisent à garnir leurs boudoirs. Ce coup d’œil jeté dans cet intérieur élégant, ce tableau de la vie civilisée, opposait dans mon esprit un contraste si étrange aux scènes grandioses du désert que j’avais tout à l’heure contemplées, que je ne pus détacher mes yeux de la fenêtre entr’ouverte de la villa, et je restai immobile auprès de la grille. Tout à coup les sons d’un piano retentirent dans le salon, et dans les accords par lesquels préluda la musicienne (car je ne doutai pas un instant que l’exécutante ne fût une femme, et une jolie femme), je reconnus un motif de Guillaume Tell. Cet air réveillait brusquement en moi de si doux souvenirs de la patrie, il me sembla si surprenant de l’entendre sous ce ciel asiatique, que, m’autorisant de la singularité de la situation, je me mis à fredonner ces paroles de l’opéra de Rossini : O ciel ! tu sais si Mathilde m’est chère ! Le piano s’arrêta court ; sur le parquet, je vis apparaître un joli pied, et la silhouette d’une robe blanche se dessina derrière la jalousie sur laquelle je fixai les yeux avec curiosité, regrettant qu’elle fût si peu transparente. Après avoir un instant considéré l’audacieux interrupteur, l’inconnue disparut, et, comprenant alors moi-même tout ce que mon action avait de shocking, je me retirai discrètement. Mon aventure finit ainsi ; mais, quand le cœur est recueilli, qu’il faut peu de chose pour l’exalter ! J’avais entendu quelques accords, en-