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nade nommée à bon droit la Bella-Vista. A l’entrée de la nuit, cette rue, dorée par les dernières lueurs du couchant, offre un spectacle qui peut-être n’a pas son pareil au monde. Des deux côtés de cette voie, où se pressent des officiers de toutes les marines, des voyageurs de tous les pays, des dandies qui posent, des cavaliers qui caracolent, sont assises par centaines, auprès des portes entr’ouvertes, les plus belles femmes de l’Orient. D’autres, pour mettre mieux en évidence la richesse de leurs toilettes, debout, ou gracieusement accoudées derrière leurs compagnes, forment des groupes comme en rêvent les peintres. On ne risque guère de se tromper en disant que, parmi les Grecques de Smyrne, il n’en est peut-être pas une de laide, et la plupart sont admirables. Rien qu’à voir leur profil, on se rappelle ces filles de la molle Ionie de la beauté desquelles les chefs-d’œuvre de la statuaire antique sont les immortels témoignages. Leurs sourcils, vigoureusement accusés, donnent à leurs longs yeux noirs un feu extraordinaire, et, sous leurs lèvres rouges comme du corail, on voit briller des dents étincelantes. Nattés en tresses, leurs longs cheveux bruns s’enroulent autour d’une toque écarlate, coquettement posée sur l’oreille, et de laquelle s’échappent deux glands d’or. Ces jeunes filles, je dois à la vérité de le dire, sont d’une insigne coquetterie ; tout en elles vise à l’effet. L’éclat de leurs prunelles est moins extraordinaire encore que leur mobilité. On assure qu’une Smyrniote peut facilement regarder ses oreilles, mais plus souvent que ses oreilles elle regarde les beaux officiers. Provoquant par un sourire voluptueux le passant qui l’admire, elle fixe sur lui sans pudeur

Des yeux dont les regards ne font qu’arquebuser.

A première vue, ces agaceries donnent de la vertu des habitantes de la rue des Roses une assez mauvaise opinion ; on se tromperait cependant si on les jugeait par les apparences. Coquettes par habitude, elles sont, non pas vertueuses, mais à peu près sages par calcul. L’ardeur du ciel d’Orient, la tiédeur de l’air de l’Anatolie, semblent n’avoir sur elles aucune influence. Ces yeux si pétillans n’expriment qu’une passion simulée, ce visage où la volupté respire n’est qu’un masque d’emprunt. Elles jouent la passion comme on joue, en d’autres pays, la pruderie. Fidèles à leur fiancé, passant avec lui des journées entières, les Grecques de Smyrne, comme les Américaines des États-Unis, attendent le mariage sans rien appréhender de ces longs tête-à-tête. Les étrangers gagnent difficilement leur confiance, et ceux-là même qui, à grand’peine, sont parvenus à se glisser dans l’intimité