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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/496

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ment : « Achète-moi, je veux te suivre. » Quoiqu’à Smyrne ma qualité de Franc m’interdît tout achat de ce genre [1], je demandai au marchand le prix de la moins affreuse ; il en voulait 1,600 piastres (environ 400 francs). Moïse m’assura que le Turc se moquait de moi, et que pas une de ses négresses ne valait cent écus.

Les esclaves que nous venions de voir étaient de la pire qualité, et le marchand, tenant à honneur de nous montrer ce qu’il avait de mieux, nous introduisit dans une autre cellule où se trouvaient trois autres négresses d’une variété évidemment supérieure. Elles avaient le visage régulier, les lèvres minces, le nez droit ; leur front n’était pas déprimé, et leur peau huileuse avait un lustre qui n’était pas désagréable. Quoique fort légère, leur toilette ne manquait pas de coquetterie. Un double collier de verroterie, bleue ou rouge, se détachait sur leur cou de bronze. Des bracelets de cuivre entouraient leurs bras au-dessus du poignet et leurs jambes au-dessus de la cheville. Leurs cheveux crépus, mais non laineux comme ceux de leurs compagnes, étaient divisés par petites tresses et entremêlés de pièces d’argent dont le poids les entraînait bon gré mal gré, les forçant à justifier jusqu’à un certain point l’épithète de lisses que le marchand leur donnait un peu prétentieusement. Bref, quoique la peau de ces jeunes filles ressemblât à du cuir mal tanné, j’eus le mauvais goût de les trouver jolies. Plus sauvages que leurs voisines, elles témoignèrent pour nos visages blancs une aversion que les abricots n’eurent pas le pouvoir d’adoucir ; force nous fut de sortir de leur case. Je quittai le bazar des esclaves sans éprouver le dégoût auquel de récentes lectures m’avaient préparé. A Constantinople pas plus qu’à Smyrne, je n’ai été témoin des odieux traitemens que les marchands, a-t-on écrit dans ces der-

  1. En Egypte, le prix des esclaves est moindre, et les chrétiens peuvent en faire l’acquisition. A ce sujet, on m’a conté, à Smyrne, une odieuse histoire que je ne veux pas croire, bien qu’on m’en ait garanti l’authenticité. Il y a très peu d’années, un voyageur européen (il est inutile de désigner sa nation), ennuyé de faire seul le voyage du Nil, acheta à Alexandrie, moyennant 250 francs, une assez belle négresse. Il la garda auprès de lui pendant un séjour d’une année qu’il fit dans la Haute-Egypte, et il en eut un fils. De retour au Caire, et prêt à retourner en Europe, il revendit la mère et l’enfant au prix de 350 francs. De la sorte, il se trouva avoir fait un gain de 100 francs sur son fils, qui, étant mulâtre, avait déjà de la valeur. Fausse ou vraie, cette histoire, ainsi que beaucoup d’autres du même genre, est populaire à Smyrne, Je la donne pour échantillon ; quiconque a voyagé en Orient sait quelle fâcheuse influence a la légèreté qu’affectent, en matière de moralité, la plupart des Européens. Ce n’est pas seulement en Algérie que l’irréligion de certains hommes déconsidère dans l’esprit des populations musulmanes la famille entière des chrétiens.