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Les écrivains du clergé ne se bornent point à commettre témérairement la révélation sur des questions où il serait infiniment plus sage de laisser toute liberté. Leur zèle aveugle s’emporte jusqu’à condamner, dans les livres des philosophes, des doctrines que l’église approuve expressément par l’organe de ses plus saints docteurs. Pourrait-on croire, si on ne lisait de ses propres yeux les mandemens et les instructions pastorales de nos évêques, qu’on ait sérieusement reproché à M. Cousin de soutenir que la raison qui éclaire nos intelligences, variable et faillible en chacun de nous, parce que nos imperfections et nos misères en souillent trop souvent la pureté, échappe en elle-même et dans son fonds aux limites de la personnalité humaine, qu’elle est divine dans son essence, qu’elle est Dieu même ? Faut-il plaider devant des chrétiens la cause d’une telle doctrine ? Faut-il citer encore une fois les paroles de saint Jean : Le Verbe est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, et ce commentaire décisif : Nous avons tous reçu de sa plénitude ? Faut-il rappeler saint Augustin se complaisant, dans la Cité de Dieu, à mettre en lumière l’accord parfait de la philosophie et de la foi, et empruntant avec joie au saint vieillard Simplicien ce mot d’un platonicien qui s’écriait en lisant l’Évangile de saint Jean, qu’il fallait l’écrire en lettres d’or au seuil de toutes les églises ? À son tour, saint Augustin rend hommage à Platon « pour avoir enseigné que cette lumière d’esprit qui nous rend capables de comprendre toutes choses, c’est Dieu même qui les a créées[1]. » Les pères platoniciens sont-ils suspects ? je citerai saint Thomas[2], que ses sympathies pour Aristote et son réalisme assez équivoque n’ont pas empêché de se mettre d’accord sur ce point avec toute la tradition chrétienne. Bossuet enfin paraîtra-t-il à nos modernes apologistes un théologien assez attentif, assez scrupuleux, assez correct en orthodoxie ? Qu’on ouvre le traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même. Bossuet y répète à dix reprises différentes que nos idées universelles et nécessaires viennent de Dieu, sont Dieu même[3].

Ces ombrages du clergé, cette défiance aveugle, cette espèce de peur superstitieuse que la philosophie lui inspire, et qui ont leur source, il

  1. Cité de Dieu, livre xii.
  2. « Nous voyons tout en Dieu, dit saint Thomas, en tant que nous connaissons et discernons toutes choses par la participation de sa lumière. » (Somme, part. i, quest. 12, art. xi.)
  3. Particulièrement chapitre iv, article 5, pages 164, 166, 167, de l’édition de M. Jules Simon.