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éclairée l’intelligence d’Aristote, quand il écrivait le xiie livre de sa Métaphysique, et décrivait en traits immortels son moteur immobile du monde[1], en dehors, au-dessus de l’espace et du temps, intelligence absolue, pure de tout mélange, qui, se possédant pleinement elle-même, trouve au sein de cette contemplation éternelle une éternelle félicité, une vie ineffable et parfaite[2], idéal de la nature et de l’humanité, désirable éternel, objet de l’aspiration universelle des êtres, énergie pure et infinie qui enveloppe l’univers de son attraction toute puissante, centre où tout est suspendu, et qui, appelant tout à lui, répand partout le mouvement, l’ordre et la vie[3] ?

Ce ne sont là apparemment que des rêveries et des chimères pour ceux qui soutiennent que la philosophie est absolument stérile en matière de dogmes fondamentaux. Eh bien ! que ces contempteurs altiers de la philosophie aient le courage de leur opinion, qu’ils cessent de recourir à des tempéramens qui ressemblent à des subterfuges et de faire des concessions qu’on pourrait prendre pour des piéges. Qu’ils ne viennent pas nous dire que la raison peut prouver Dieu, mais qu’elle est du reste absolument incapable de rien dire aux hommes de sa nature ; qu’ils poussent à sa vraie conséquence leur principe que l’infini ne peut être atteint par une intelligence finie, et qu’ils osent dire que la stérilité de la philosophie en matière de religion a pour cause l’impossibilité absolue où est la raison naturelle d’atteindre, de quelque façon que ce puisse être, l’objet même de la religion, l’être des êtres, l’infini, Dieu.

Voilà du moins une doctrine nette ; c’est celle de l’école de Strasbourg. Expressément enseignée dans la Philosophie du Christianisme, blâmée par l’épiscopat, rétractée par l’auteur, elle reparaît en se déguisant, moins excessive en apparence et par là même plus dangereuse, dans les écrits de M. l’archevêque de Paris, dans les conférences de Notre-Dame qu’il approuve, puisqu’il les autorise et y préside, dans les cours de théologie de la Sorbonne, qui se font sous son inspiration et sa surveillance, enfin dans les livres de M. l’abbé Maret, qu’il approuve aussi, puisqu’il les recommande publiquement à son clergé. Rendons ici pleine justice à M. l’abbé Maret : il est l’écrivain le plus modéré de son parti. Comme M. l’évêque de Strasbourg et M. l’archevêque de Paris, il professe que la raison est capable de

  1. Physique, livre viii.
  2. Métaphysique, XII, 7.
  3. Ibid., XII, ch. ix et x.