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l’Allemagne, sentira-t-elle que pour la raison la plus libre et la plus hardie, il y a des croyances universelles, des sentimens indestructibles, des instincts aveugles, mais légitimes et puissans, qu’on ne peut froisser sans péril, et qu’il ne s’agit pas pour le philosophe de changer de fond en comble la foi du genre humain, mais de l’épurer et de l’éclaircir, de l’expliquer et de la satisfaire ? Nous sommes loin de penser que de tels résultats se puissent réaliser en un jour ; mais une discussion impartiale peut dès ce moment les préparer : espérons que l’avenir les accomplira.


I.


Du temps de Bossuet et de Malebranche, le clergé avait une philosophie, celle de Descartes. Bien qu’elle ne fût pas née dans son sein, le clergé ne dédaignait pas d’en faire usage pour consolider et vivifier les croyances religieuses. C’est ainsi que saint Augustin avait fait servir la philosophie de Platon, et saint Thomas celle d’Aristote, à l’établissement, à la défense, à la systématisation des dogmes fondamentaux du christianisme. De nos jours, ces illustres exemples n’ont pas paru dignes d’être imités, et, chose triste à dire, la philosophie du clergé se réduit maintenant à un cri de guerre universel contre la philosophie. C’est là le véritable sens de cette formule célèbre où se résume toute la pensée du clergé sur les questions philosophiques : le rationalisme aboutit nécessairement au panthéisme. Cette sentence d’accusation a partout retenti depuis dix années : dans les chaires de théologie de la Sorbonne, sous les voûtes de Notre-Dame, et jusque dans les mandemens et les instructions pastorales de l’épiscopat. Il s’est rencontré de graves docteurs pour la réduire en système, des prélats justement respectés pour en recommander l’usage, des prédicateurs éloquens, des écrivains instruits pour la développer et la répandre.

Au premier regard jeté sur cette formule, il est aisé de reconnaître que, depuis les luttes mémorables de la restauration, la polémique du clergé a subi deux changemens essentiels : on n’attaque plus aujourd’hui la philosophie, du moins on ne l’attaque plus en face et par son nom, mais seulement ce qu’on appelle le rationalisme. On ne condamne plus la raison au scepticisme universel, c’est-à-dire à une impuissance absolue ; on se borne à la menacer d’un faux système, et ce monstrueux système qui accompagne inévitablement le rationa-