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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/444

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de la morale ; mais elle n’assure point leur règne. Un gouvernement a une mission plus élevée. Il doit guider le peuple confié à sa direction suprême, le vivifier par de nobles émotions, lui inculquer des principes. Ce devoir est surtout impérieux dans un pays où de longues agitations ont ébranlé les croyances, dans une société qui a pour base la liberté de la pensée et le droit d’examen, dans une nation qui renferme des classes laborieuses, en nombre immense, travaillées par l’esprit de désorganisation et souvent irritées par de dures souffrances. Aucun moyen d’influence n’est plus puissant que le théâtre, où la foule accourt, avide de plaisir, et accessible à tous les sentimens de grandeur, de générosité et de dévouement. Aucune école ne peut être plus fertile en bons enseignemens, aucune tribune plus féconde en inspirations droites et pures. Tous les gouvernemens éclairés ont appelé à leur aide les représentations dramatiques. Des récompenses sont déjà décernées à l’écrivain qui répand dans les familles des productions utiles aux mœurs. Pourquoi serait-on moins généreux envers celui qui par le drame s’adresse au public en masse ? Que des encouragemens lui soient offerts. Après la censure, qui aura défendu de dépraver par des spectacles honteux les classes inférieures, de leur présenter le pauvre et le faible comme la victime obligée du riche et du fort, doit intervenir la puissance publique pour honorer et enrichir l’écrivain appliqué à faire pénétrer dans le peuple de bonnes et saines doctrines, à lui montrer dans le travail, dans l’instruction, dans la soumission aux lois de la Providence, les moyens sûrs et honnêtes d’améliorer sa condition ou d’alléger le poids de sa misère. Ne serait-il pas temps d’essayer, au prix de quelques sacrifices, de diriger vers un but de perfectionnement moral le plaisir des classes les plus nombreuses, les plus dignes de notre sollicitude ?

La grande littérature a aussi sa moralité. C’est en redressant les esprits qu’elle agit sur les mœurs publiques. Les gouvernemens antérieurs ne négligeaient pas d’encourager spécialement le génie dramatique. Aujourd’hui, sur une somme de 1,200,000 francs destinée aux théâtres, les trois quarts sont accordés au chant et à la danse. La part faite sur ce budget à la littérature proprement dite nous semble insuffisante. Sous l’ancien régime et sous l’empire, des prix étaient décernés aux compositions littéraires ou musicales d’un ordre élevé. Ne serait-il pas opportun de relever par des stimulans de cette nature les intelligences momentanément affaissées ? Les petits théâtres détrôneront les grands, les pièces à couplets tueront la haute comédie, comme le feuilleton a tué les ouvrages sérieux et les travaux de