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REVUE. — CHRONIQUE.

voie l’honneur à son admirable armée, qui en dix ans a conquis une vaste contrée, brisé la puissance d’Abd-el-Kader, ouvert quatre cents lieues de route, construit des villages, et préparé un avenir auquel elle aura bientôt cessé d’être nécessaire. Nous plaindrions sincèrement la commission des crédits supplémentaires, si elle n’était pas saisie par la grandeur de ce spectacle, et si elle s’exposait à provoquer un vote qui ne serait pas douteux, puisque la chambre devrait le faire en face de la France.

La chambre des pairs est sortie des débats fort compliqués auxquels a donné lieu la loi relative à la police des chemins de fer pour écouter le grand travail de M. le duc de Broglie sur l’instruction secondaire. Ce rapport est digne de son auteur et de la question elle-même. Nous voudrions pouvoir ajouter qu’il est destiné à la trancher ; malheureusement il est permis d’en douter, lorsqu’on se rend compte de la gravité des problèmes et des puissans intérêts qui se groupent derrière eux.

Au moment où l’opinion publique accueillait ce document et se disposait à l’étudier, un incident est venu la rejeter vers le pénible souvenir de Taïti. Des dépêches sont arrivées au ministère de la marine, et ce fait a motivé dans l’une et l’autre chambre les interpellations auxquelles il était naturel de s’attendre. M. le ministre des affaires étrangères a devancé le débat au Palais-Bourbon, en déposant sur le bureau du président la dépêche écrite en mer par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, à la date du 15 novembre dernier. Un enseignement grave est résulté d’une discussion dont la forme a d’ailleurs manqué parfois de convenance : c’est que, s’il est dans le droit et souvent dans le devoir d’un cabinet de refuser des communications de pièces en engageant devant les chambres sa responsabilité tout entière, il n’est jamais dans son intérêt de dénier l’existence des documens qu’il possède. En agissant autrement, on n’échappe aux embarras du jour qu’en se créant pour l’avenir des difficultés d’une nature beaucoup plus délicate. Lorsqu’il y a six semaines la chambre s’efforçait de se rendre compte des motifs qui avaient déterminé l’amiral français à transformer en souveraineté le protectorat établi aux îles de la Société, il est évident que la correspondance de nos officiers chargés du gouvernement provisoire à Papéïti, aux termes de l’acte du protectorat, était un élément nécessaire à la discussion. La communication de ces documens fut alors refusée, non qu’on en déclarât la production dangereuse, mais parce qu’on affirmait ne rien posséder de plus que ce qu’on soumettait à la chambre.

Le rapport de l’amiral Dupetit-Thouars ne jette pas un jour nouveau sur les événemens : tous les faits qu’il signale sont déjà connus tant par les correspondances arrivées en France que par les documens parlementaires récemment publiés par le ministère anglais. Il paraît que les choses se passèrent paisiblement à Taïti dans les trois premiers mois qui suivirent l’établissement du protectorat de la France ; mais, en janvier 1843, la corvette anglaise Talbot arriva en rade de Papéïti, et son commandant usa de tous les moyens pour soulever la population et déterminer la reine Pomaré à retirer l’assen-