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Le type du Christ est un de ceux que l’art a eu le plus de peine à réaliser, et il n’y est même jamais parvenu d’une manière complètement satisfaisante. L’expression la plus haute qui ait été atteinte est probablement celle de la Transfiguration, et encore ici peut-on dire que c’est là le Christ dans sa manifestation divine, et non ce fils de l’homme qui a marché et parlé au milieu de nous et partagé la condition de la vie humaine, celui qui a relevé la femme adultère, appelé à lui les petits enfans, condamné le mauvais riche, séché le figuier stérile, et dont les paroles, d’une tendresse et d’une douceur souveraines, éveillaient dans le cœur des hommes des sentimens inconnus. L’art byzantin et l’art gothique ne prirent guère que le côté sombre ou souffrant de cette sublime physionomie, et en tirèrent un type qui eut quelquefois une sorte de grandeur barbare, mais sans vie et sans beauté. C’est ce type qui, dégrossi par Giotto et remanié par ses successeurs, prédomina toujours en Italie. Raphaël, qui seul semblait devoir compléter cet idéal et le fixer, hésita évidemment et n’y parvint qu’à demi. Léonard de Vinci s’en approcha peut-être plus près encore, mais une seule fois, et sa pensée ne fut probablement pas comprise, car elle ne fut pas suivie. Michel-Ange, sortant, comme il le fit, de la tradition, s’éloigna d’autant plus du but qu’il mit plus de force et d’individualité dans ses propres inventions. Le formidable Christ du Jugement Dernier n’est en définitive qu’un sublime caprice, et sa statue du Christ triomphant (à l’église de la Minerve à Rome) n’est qu’une figure d’homme nu, d’un savant et admirable travail, mais qui n’a d’autre titre à représenter le Christ que la grande croix qu’elle tient. Comment concevoir d’ailleurs un Christ nu ? L’exemple de Michel-Ange était sans précédens ; il resta sans imitateurs. Après ces grands maîtres, l’art ne fit que divaguer et s’égarer de plus en plus. Les Allemands ont essayé de se remettre, pour le personnage du Christ, sur la trace de la tradition. Leur peintre Overbeck donne à peu près la mesure de ce qu’on peut attendre de ces essais de restauration. La figure colossale du Sauveur, pour le fronton d’une église de Copenhague, par Thorwaldsen, offrirait plus d’originalité et un sentiment plus profond de l’idéal du Christ, tel qu’il peut s’offrir à la conception de l’artiste moderne. L’art français n’a contribué en rien à cette élaboration du type du Christ ; il en perdit même de très bonne heure le sens, car il ne fut pas donné à Poussin de le saisir, même de loin. Son génie allait dans une autre direction. Il va sans dire que le XVIIIe siècle ne s’inquiéta pas beaucoup de cette recherche, et le règne de David ne dut pas, comme on le pense bien, l’encourager davantage. Nos