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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/351

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Nous regrettons de ne pas voir auprès de la Geneviève de Brabant, de M. Geefs, la Geneviève de Paris, qu’un artiste français qui s’est fait distinguer dans les précédentes expositions, M. Mercier, se proposait de nous montrer. Le jury a mis, on ne sait pourquoi, son veto sur cette figure, qui est destinée au jardin du Luxembourg. Faudra-t-il donc croire que M. Mercier, auteur de plusieurs statues commandées par le gouvernement, exposant depuis dix ans, a désappris dans l’intervalle d’une année l’art auquel il a consacré sa vie et son intelligence et dû les succès les plus légitimes, et que de maître qu’il était, il est devenu tout à coup assez écolier pour que sa dernière œuvre soit jugée indigne de figurer dans une exhibition française à côté de celles de MM. Gramzow, Geefs, Schoenewerck, etc. ?

A ce propos, nous observerons, en passant, que les produits de l’art étranger abondent à l’exposition. Il nous en est venu de Londres, de Berlin, de Dusseldorf, d’Anvers, d’Amsterdam, de La Haye, de Francfort, de Florence, de Rome, de Bruxelles surtout, et même de Cracovie. Si ce mouvement se soutient, le salon de Paris pourra bien devenir celui de l’Europe. Il faut souhaiter cordialement la bienvenue à ces visiteurs ; mais le jury pousse trop loin peut-être la courtoisie de l’hospitalité. Lorsqu’un hôte étranger vient frapper à la porte, il serait malséant de lui refuser un coin du foyer, mais il ne faut pas, pour lui faire place, chasser les gens de la maison. Quelle nécessité y avait-il, par exemple, d’installer au plus bel endroit du salon carré ces grandes bêtes à cornes de grandeur naturelle, de M. Verboeckhoven, de Bruxelles ? N’avait-on rien de plus intéressant à mettre là que les portraits en pied de deux vaches flamandes ? Paul Potter a fait, nous le savons, un chef-d’œuvre en ce genre ; mais c’est là un de ces tours de force de l’art qui ne se font pas deux fois. Nous sommes, il est vrai, un peu cousins avec la Belgique, et entre alliés on se doit quelques égards. Soit. Seulement il faudrait de la réciprocité, et qu’on nous traitât bien à notre tour en pareille occasion. Or, les artistes français n’ont guère, dit-on, à se louer de l’accueil qu’on fait à leurs ouvrages dans les expositions de nos voisins, et cela n’est pas bien. Nous invitons donc ces bons voisins à réprimer, au moins devant nous, une susceptibilité nationale qui, à l’égard de la France, est tout ce qu’on peut imaginer de plus ridicule, à vouloir bien se persuader que les droits de nos artistes ne doivent pas plus être contestés dans ce pays que ceux de nos savans, de nos écrivains et de nos soldats, et à admettre enfin que nous ne pouvons être généreux qu’autant qu’ils seront modestes.