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violences. Ce qui me plaît surtout, c’est la noble fierté des institutions représentatives qui respire dans ces pages de M. Jeffrey, comme d’ailleurs dans tous les écrits et dans toutes les paroles des Anglais. Pourquoi, en cela, ne suivons-nous pas encore leur exemple ? Certes, je n’ai pas de peine à comprendre que l’amour et l’orgueil des libertés parlementaires se confondent avec l’orgueil patriotique dans les pays où les institutions représentatives ont duré assez long-temps pour que tous les droits aient pu s’abriter sous leurs garanties, pour que tous les intérêts aient appris à trouver en elles les moyens de se défendre et de se développer, pour que ces institutions se soient confondues ainsi aux yeux de tous avec le génie et la force de la patrie elle-même ; mais nous, irions-nous attendre que nos institutions soient vieillies pour en être épris et fiers ? Si récente qu’en soit la date, ne sont-elles pas l’œuvre de toute notre histoire, d’une histoire de quatorze siècles ? Ne devons-nous pas vénérer en elles les efforts et les vœux de nos pères, les travaux de tant de générations conduites par tant de grands hommes ? Et si ce n’était assez encore du passé pour nous les rendre chères et sacrées, ne devrions-nous pas les exalter sur nos ambitions et aimer en elles les grandeurs courageusement espérées de notre avenir ?

Mais dans la généreuse admiration de M. Jeffrey pour l’édifice (the fabric) de la constitution anglaise, il y a plus qu’un noble sentiment de patriotisme ; il y a encore, au nom de la pensée et des lettres, un hommage de reconnaissance. C’est à l’activité politique que les Anglais sont indirectement redevables des mouvemens littéraires qui ont jeté sur eux le plus d’éclat. Leur grande prose a été presque exclusivement inspirée par elle ; ils lui doivent cette intelligence intime et ce goût des littératures de l’antiquité, où ils retrouvent sous des formes immortelles tes attachantes vicissitudes de la vie passionnée des peuples libres, dont ris ressentent eux-mêmes les fécondes agitations. C’est ce que M. Jeffrey a bien compris, et je m’estime heureux, au terme de cet essai, d’avoir au moins indiqué, en m’appuyant sur son autorité, et dans un moment où la littérature et la politique se plaignent toutes deux en France de la langueur des esprits, les mutuels services qu’elles sont appelées à se rendre ; je voudrais avoir réussi à signaler la parenté des deux grandeurs, la solidarité des deux gloires ; et, puisque des hommes comme Burke, comme l’auteur des lettres de Junius, comme Fox, Pitt, Canning, contribuent à former le public le plus élevé que puisse envier la littérature, je voudrais convier quelques-unes des intelligences jeunes et distinguées, que les circonstances actuelles ne sollicitent pas