Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/333

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ne peux le suivre dans les développemens ingénieux et piquans par lesquels il la justifie. Est-ce le blâme, est-ce l’éloge ? se demande-t-on à la fin de cette analyse, où les défauts du poète sont si adroitement accusés par le relief même donné à ses qualités. L’éloge à coup sûr ne manque pas. Il s’y trouve également assez de sincérité pour que le tempérament irritable de plus d’un poète de notre connaissance y eût découvert de perfides noirceurs. Je crois que les juges impartiaux et Walter Scott lui-même n’y ont vu que la vérité, et ce n’est pas un petit mérite, du moins à nos yeux (à des yeux français), de dire la vérité sur un ami.

D’ailleurs, si M. Jeffrey n’a jamais craint de reprendre dans Walter Scott les négligences, les imperfections, les trivialités même de la forme, personne n’a mieux apprécié que lui ce fécond et facile génie qui, en cinq ans, dans la maturité de l’âge, produisait des créations aussi originales et aussi diverses que Waverley, Guy Mannering, les Contes de mon Hôte, l’Antiquaire, Rob Boy, Ivanhoë. L’admiration de Walter Scott est présente dans tous les essais que M. Jeffrey a consacrés à la littérature contemporaine.

Byron est le poète sur lequel la critique a exercé le plus d’influence ; je ne me sers peut-être pas du mot propre, mais j’expliquerai ma pensée avec les paroles mêmes de Byron. « Personne n’a pu être plus fier des éloges de la Revue d’Edimbourg que je ne le fus, ou plus sensible à sa censure. » Jusqu’où alla sa sensibilité à l’égard de cette censure, la satire des bardes anglais et des critiques écossais le dit suffisamment. On se rappelle que cette boutade de colère fut inspirée par la critique dédaigneuse que la Revue d’Edimbourg avait faite des premiers essais du jeune lord. « Je sais par expérience, écrivait Byron à Murray (à propos de la mort du jeune poète John Keats, qu’on attribuait à l’effet d’une sévère critique du Quarterly), je sais qu’un article hostile est aussi dur à avaler que la ciguë ; celui qu’on fit sur moi (et qui provoqua les Bardes anglais, etc.) m’abattit, mais je me relevai. Au lieu de me rompre un vaisseau, je bus trois bouteilles de vin et commençai une réponse, quoique l’article ne m’eût rien offert qui pût me donner le droit de frapper Jeffrey d’une façon honorable. » Lord Byron attribuait à tort cet article à M. Jeffrey ; plusieurs fois d’ailleurs il a manifesté un vif repentir de l’emportement auquel il s’était laissé aller contre le célèbre critique ; sur un exemplaire de cette satire qui appartenait à M. Murray, il écrivait en marge, quelques années après, à côté des invectives lancées à l’adresse de M. Jeffrey : « Cela n’est pas juste. » — « Trop féroce. » — « C’est de la folie toute