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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/332

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précision et le mérite. La critique de la Dame du Lac est, à ce point et vue, un chef-d’œuvre de dextérité. Le succès de ce poème était incontestable ; il s’en était déjà vendu plus de trente mille exemplaires lorsque M. Jeffrey en rendit compte. Sa décision ne pouvait plus agir sur la fortune, du livre. Le public avait prononcé l’arrêt : M. Jeffrey prit le parti de le commenter, et il se servit précisément de cet arrêt même pour expliquer la nature du talent de Scott. Il se demanda d’abord jusqu’à quel point la popularité, en littérature, implique le mérite, et il démontra que la meilleure poésie ne devait ordinairement être goûtée que du petit nombre : il rechercha ensuite quelles sont les qualités poétiques les plus propres à attacher la sympathie populaire, et montra que ce n’est pas assurément l’élégance, la finesse, l’originalité, la fantaisie, la profondeur. « Le style populaire, disait-il, est celui qui apporte plutôt dans ses images et dans ses descriptions une grande variété et de l’éclat qu’un fini exquis, celui qui effleure beaucoup de passions, sans en élever aucune assez haut pour dépasser la portée des hommes ordinaires ou sans s’y arrêter assez long-temps pour épuiser leur patience. » — Arrivant à l’appréciation de Walter Scott : « M. Scott, se demandait-il, a-t-il à ce sujet la même opinion que nous, et a-t-il à dessein conformé sa pratique à sa théorie ? ou bien les caractères de ses compositions découlent-ils simplement des tendances naturelles de son génie ? Nous n’avons pas la présomption d’en décider ; mais qu’il ait fait usage des recettes que nous avons indiquées pour la popularité, cela nous paraît évident, et nous ne savons rien de plus curieux que l’adresse singulière ou la bonne fortune avec laquelle il a concilié ses titres à la faveur populaire avec ses prétentions à une admiration plus distinguée. Confiant dans la force et l’originalité de son génie, il n’a pas craint de se servir de lieux communs d’expression et de sentiment, toutes les fois qu’ils lui ont paru beaux et de nature à faire impression, les employant toujours néanmoins avec l’habileté et la verve d’un inventeur... Le grand secret et le principal caractère de sa poésie nous paraissent consister en ceci ; qu’il a fait usage de choses, d’images et d’expressions communes plus qu’aucun poète original de nos jours, et qu’en même temps il a déployé plus de génie et d’originalité qu’aucun auteur récent qui ait travaillé sur les mêmes matériaux : par ce dernier trait, il a acquis des titres à l’admiration de toutes les classes de lecteurs ; par le premier, il s’est recommandé d’une manière spéciale aux inhabiles, au risque d’offenser légèrement quelquefois les plus cultivés et les plus difficiles. » Je ne cite ici que l’énoncé de la pensée de M. Jeffrey, je