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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/331

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de plaisir et d’orgueil fraternel, le critique à déployer les brillantes qualités qui le distinguaient dans la causerie. De longues années après, en 1827, quoique séparés par de profonds dissentimens politiques, je vois Walter Scott témoigner le même goût pour la société de M. Jeffrey. « Je ne sais d’où cela vient, écrit-il à propos d’un dîner qu’ils avaient fait ensemble, mais lorsque je me trouve avec mes amis de l’opposition, la journée m’est beaucoup plus agréable que si je suis avec les nôtres. Est-ce parce que ce sont de plus habiles gens ? Jeffrey et….. sont à coup sûr des hommes extraordinaires, etc. » Si les dissidences d’opinions n’avaient pas altéré leurs sentimens mutuels, elles avaient cependant modifié leurs rapports. Walter Scott, je l’ai déjà dit, prenait part dans le principe à la rédaction de la Revue d’Edimbourg ; mais la fougue avec laquelle ses collaborateurs se jetèrent dans le parti whig effaroucha le loyalisme tory qu’il avait reçu avec le sang de ses ancêtres jacobites. Plusieurs fois il fit des représentations à M. Jeffrey sur les tendances de la Revue. M. Jeffrey avouait que l’ardeur juvénile de ses associés les emportait quelquefois trop loin ; mais il ajoutait qu’il lui était impossible de prévenir ces écarts, et se comparait à un roi féodal investi seulement d’un léger contrôle sur ses grands vassaux, et ne pouvant les empêcher de faire de temps en temps un peu de guerre pour le compte de leurs opinions ou de leurs ressentimens personnels. Walter Scott aurait voulu alors qu’on donnât une moindre place à la politique, qu’on fit de la littérature le principal fonds du recueil. M. Jeffrey répondait qu’avec l’influence politique que la Revue avait déjà acquise, suivre ce conseil serait s’ex- poser à compromettre son autorité littéraire elle-même. « La Revue, disait-il familièrement, marche sur deux jambes ; la littérature est l’une des deux sans doute, mais c’est la politique qui est la jambe droite. » Enfin un violent article de M. Brougham sur l’occupation de l’Espagne par les Français blessa trop rudement les susceptibilités politiques de Walter Scott pour lui permettre de continuer sa collaboration. Séparé de la Revue d’Edimbourg, il entra avec chaleur dans le plan alors préparé à Londres, sous l’influence de M. Canning, pour opposer à ce recueil une publication rivale, et il fut un des plus zélés fondateurs du Quarterly.

Ni leur amitié, ni cette rupture de leurs rapports littéraires, qui avait abouti à créer à la Revue d’Edimbourg une redoutable concurrence, n’ont rien enlevé à la critique de M. Jeffrey, à l’égard de Walter Scott, de son indépendance et de sa justice ; elles lui ont plutôt donné une délicatesse de touche qui est loin assurément d’en diminuer la