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Lavalette, hardi spéculateur doué de cette sorte d’esprit que son siècle proscrivit, mais que le nôtre adopte, se trouvait à la tête d’un grand établissement de l’ordre à la Martinique. Il en profita pour faire des affaires, il créa une banque. Des amis jaloux, peut-être des confrères, entravèrent ses opérations. Ses lettres de change furent protestées, tant en France qu’à la Martinique. Une maison de Lyon et de Marseille déposa son bilan, accusa hautement de sa déconfiture le jésuite négociant et incrimina la société tout entière comme solidaire d’un de ses membres. Ici, la société dément encore une fois sa vieille réputation d’habileté, mais moins noblement qu’auprès de Mme de Pompadour. Au lieu de payer, au lieu de faire contribuer l’ordre entier, le général livre le père Lavalette et la maison de la Martinique. Il commit une faute bien grave en faisant attribuer le jugement du procès à la grande chambre du parlement de Paris. Les jésuites, disent leurs écrivains, cédèrent à des conseils perfides. Cela se peut ; mais pourquoi les écouter ? A quoi bon cette adresse si renommée, si ce n’est pour éviter les pièges ? Quoi qu’il en soit, s’il y eut piège, ils y tombèrent. Ce procès eut le plus grand retentissement. Les jésuites, déclarés solidaires pour la dette du père Lavalette, furent condamnés à payer à la maison de Marseille un million cinq cent deux mille deux cent soixante-six livres, et à tous les dépens ; leurs biens, mis en séquestre, devaient être vendus, si besoin était, pour le parfait paiement. Cette perte matérielle, qu’un peu de résolution et de tact aurait facilement couverte, n’était rien auprès de la blessure morale que reçut en même temps la société. Dans le cours du procès, elle fut sommée de produire sa règle, cette règle jusqu’alors soigneusement dérobée aux regards profanes. Dès-lors, toutes les petites questions disparurent : les maîtresses, les banqueroutes, Mme de Pompadour, le père Lavalette, le déficit des banquiers (qui ne furent jamais payés), tous les accidens de cette affaire s’effacèrent devant la société elle-même. En France, une grande cause se maintient difficilement dans le cercle des personnalités. Une affaire qui n’est que particulière tombe bientôt dans l’oubli ; dès qu’elle prend un caractère public, elle se rattache aux idées générales, qui seules, quoi qu’on fasse, parviennent à nous passionner. Par un caractère d’esprit qui appartient à la France et dont rien assurément ne pourra la corriger, la question accidentelle disparaît toujours devant la question de principes ; c’est là qu’en fin de compte aboutit tout débat, tandis qu’ailleurs on retombe presque toujours dans les discussions individuelles. On l’a vu eu Portugal : l’application pratique avait été vive et pressante ; les vues premières