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luttes provoquées par les secousses répétées coup sur coup de la révolution américaine et de la révolution française ?

L’inspiration poétique ne se mesure donc pas à elle-même ses périodes d’activité et de repos ; il n’est au pouvoir d’aucune force humaine de susciter à volonté les circonstances qui l’animent et qui l’exaltent : le refroidissement et l’abaissement de l’inspiration littéraire sont la faute des temps plus que celle des hommes, cela est vrai ; mais les temps de ralentissement et de halte ont aussi leurs devoirs et leurs travaux. Ne faut-il pas s’y préparer à de nouveaux essors, y consolider les résultats antérieurement acquis, y perpétuer les traditions transmises, et si l’on n’y fait plus de nouvelles conquêtes, ne pas laisser entamer les anciennes ?

Aussi le temps où l’invention s’allanguit dans l’art ne doit pas être perdu pour la réflexion ; la critique doit veiller plus que jamais lorsque l’inspiration sommeille. En effet, quand le poète se retire, la société ne s’en va pas, le public reste. Or il y a entre le public et le poète une intime solidarité, une étroite correspondance. On le disait il y a long-temps ; il me semble que le mot est de La Bruyère : « S’il n’y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui savent lire ? » et c’est précisément la tâche des critiques, déjà les représentans éminens du public vis-à-vis des inventeurs, de former, de discipliner, de protéger le goût du public en lui rendant compte des impressions que les œuvres d’art lui font éprouver, en lui apprenant à remonter jusqu’aux sources de ses émotions, en l’initiant à mille délicates beautés qui échappent à l’observation superficielle et pressée. En même temps qu’elle défend auprès du poète l’intérêt des plaisirs intellectuels du public, la critique prépare ainsi un public au poète. La mission de la critique n’est donc pas interrompue par les lassitudes de la création littéraire ; elle a alors à travailler pour le poète futur. Aussi l’autorité critique remplit-elle ordinairement les interrègnes de la poésie. Je remarque que, dans l’intervalle qui sépare l’ère d’Anne de la renaissance de la fin du XVIIIe siècle, le plus grand nom littéraire est celui du critique Johnson, qui a été contemporain de Pope et qui a pu lire Cowper.

La nécessité d’élever le public à un niveau littéraire supérieur, afin de rehausser la littérature elle-même, est un des intérêts les plus importans d’une société civilisée ; mais un mouvement poétique suppose dans le public un courant d’activité et de sympathies auquel il s’associe et qui le soutient. Je n’ai pas de peine à comprendre, par exemple, les dernières ardeurs de vie littéraire que nous avons eues en France sous la restauration et au commencement de ce règne. Je vois, à ces