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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/306

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de la main supérieure qui combine ces vicissitudes suivant un dessein inconnu ? Faudrait-il donc se résigner aux décadences comme à des situations irrévocables et fatales ? Au lieu d’exciter et de nourrir nos efforts par l’émulation des grands exemples, les œuvres de nos devanciers ne sauraient-elles plus nous commander l’admiration qu’en nous humiliant dans la conscience désespérée d’une incurable faiblesse ?

Je comprends ces arrêts dans la bouche de ceux qui pensent sauver leur fierté en feignant de ne pas porter pour eux-mêmes le deuil de leurs ambitions déçues ; mais, placés au-dessus de l’indifférence qui dédaigne parce qu’elle ignore, les esprits élevés ne sont pas moins protégés contre l’indifférence que le découragement inspire. Ils savent bien qu’il n’en est pas des sociétés comme des individus, que la Providence ne leur a pas avarement mesuré une seule jeunesse, une seule virilité ; ils savent que, tant que les sociétés ont une raison d’être, c’est-à-dire tant qu’elles ont le besoin et la force d’agir, le travail assidu de l’imagination et de l’esprit sur la parole, qui est la forme la plus directe, l’expression continuelle et nécessaire de leur activité, ne peut être interrompu en elles. L’histoire des phases diverses à travers lesquelles les littératures se renouvellent et se transforment est, à cet égard, une leçon significative et une suffisante garantie pour l’avenir. Voyez la littérature anglaise ; elle ne s’est pas absorbée dans le siècle qui l’ouvre et qui la domine de si haut. La spontanéité et la richesse d’inspiration dont les écrivains de l’âge d’Elisabeth furent doués, toutes les qualités qui se sont une fois donné rendez-vous dans Shakspeare, ne semblent plus, il est vrai, pouvoir se produire encore avec la même exubérance de sève, avec une aussi riche variété de formes, avec la même fraîcheur de fleurs, de fruits et de parfums. Le travail de la poésie et des lettres n’est pas terminé cependant. A la littérature d’inspiration succède la littérature d’esprit, née des habitudes et des exigences que donnent au jugement l’étude des œuvres de l’antiquité et les mœurs raffinées d’une société polie. C’est du jugement surtout, qui a acquis dans la familiarité des anciens modèles et dans les agrémens artificiels de la vie distinguée une finesse pénétrante, que cette littérature développe l’exercice et prépare les plaisirs. Aussi le choix et la parure de l’expression deviennent-ils son objet principal. Elle mesure avec dextérité la nuance et le relief du mot au ton et au trait de l’idée. Sous ses mains industrieuses, la phrase, comme un tissu docile aux intentions d’une coquetterie savante, dessine les contours les plus déliés de la pensée, et s’ajuste en plis élégans aux attitudes les