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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/303

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contraste avec nos modernes réformatrices, et combien le principe de la grâce est toujours là qui tempère tout et ramène à la mesure et à la simplicité !

Quel contraste surtout avec Mme d’Arnim, plus coupable qu’aucune autre de ce crime de lèse-grace que nous leur reprochons à toutes ! Bien différente en cela de Mme de Staël, Bettina n’a jamais voulu mettre de frein ni à ses pensées ni à son langage. Au lieu de se réconcilier avec ses contraires, comme parle excellemment un spirituel moraliste, ce qui est le travail naturel des esprits sains, elle a été outrant et poussant à l’extrême tous ses défauts. Lorsqu’elle a vu que la curiosité et la mode s’attachaient à ses extravagances, elle s’y est complu, elle les a entassées à plaisir, elle en a bâti un piédestal à sa vanité. Aujourd’hui elle affecte de dédaigner tout ce qui lui manque, le bon sens, la réflexion et l’expérience ; mais à ces heures de solitude et de vérité auxquelles n’échappent point les plus fuyans esprits, elle regrette, nous en avons la certitude, tant de richesses imprudemment prodiguées. Une voix lui crie qu’en se précipitant, comme elle l’a fait, sans grâce et sans prudence, à travers toutes les idées et toutes les doctrines, elle a plus compromis qu’elle ne l’a servie la cause sainte de cette liberté qu’elle aime ; et sous l’éclair de sa célébrité d’un jour, elle reconnaît sans doute déjà qu’elle a passé étourdiment tout à côté d’une gloire durable, et qu’elle a failli au religieux accomplissement d’une belle destinée.


DANIEL STERN.