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porte, de maison en maison, triste commis-voyageur de l’avenir humanitaire, offrir aux âmes sensibles l’échantillon des félicités promises. Lui arrive-t-il de rencontrer quelques esprits récalcitrans, quelques cœurs obstinés dans la vieille routine : — Vous êtes catholique, s’écrie-t-elle alors, qu’à cela ne tienne, nous le sommes aussi ; le catholicisme a du bon, nous le gardons, soyez tranquille. Seulement le diable nous déplaît, sa galanterie nous est suspecte ; supprimons le diable, nous sommes d’accord. — Et si l’on vient à lui demander à quel chiffre environ répond ce 7ious, qui semble indiquer toute une communauté de fidèles, la femme humanitaire se redresse fièrement et vous dit d’un ton à rendre sage toute une maison de fous : — J’ai sept apôtres ; c’est peu, j’en conviens, mais Jésus-Christ n’en a pas eu plus de douze. — La conclusion est claire : encore un peu de temps, d’argent et de paroles, et la femme humanitaire succède à Jésus-Christ dans l’empire des âmes et la domination du monde.

D’autres enfin, en trop grand nombre, et qu’il serait fastidieux d’énumérer ici, aristocrates ou démagogues, déistes, méthodistes, panthéistes, néo-chrétiennes ou néo-amazones, mères de l’église ou mères des compagnons, toutes, quel que soit le nom dont elles se nomment ou dont on les nomme, prêchent, enseignent, évangélisent, à toute heure, en toute occasion, et l’on chercherait en vain dans ce tapage insensé une parole saine et bienfaisante venue de la conscience ou d’un cœur vraiment ému. Toutes ces choses semblent dites, écrites et proclamées pour satisfaire je ne sais quelle dépravation de l’esprit ; on y respire les miasmes de la vanité surexcitée. C’est encore du fard, ce sont des mouches et des paniers mille fois plus ridicules, à coup sûr, que ne l’était l’accoutrement fantasque de nos grand’mères. Celui-là, du moins, ne masquait que le corps, tandis que le pédantisme des femmes philosophes défigure lame elle-même. La condamnation des femmes de ce temps-ci est tout entière, à nos yeux, dans un seul fait sensible à tous : elles ont tué la grâce en elles, elles l’ont écrasée sous une virilité d’emprunt, et, dans leur hâte à se donner des missions humanitaires, elles ont failli à leur mission véritable, elles ont forfait aux lois naturelles ; car la grâce, ce n’est pas seulement un attribut de l’être féminin, c’est le principe même de son existence, c’est le souffle de Dieu dans la femme, c’est le feu sacré dont elle est la gardienne et la prêtresse mystérieuse. Et qu’on ne pense pas ici que nous voulions amoindrir le rôle de la femme dans l’association humaine ; tout au contraire. Il y a une philosophie profonde dans le langage. Or, le mot de grâce ne s’y entend pas seulement de la délicatesse et de l’élégance