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Vous êtes une aimable enfant. (Longue pause.) — Moi clouée sur ce fatal sopha et pleine d’angoisses ; vous savez qu’il m’est impossible de rester assise, en personne bien élevée. Hélas ! mère, est-il possible de se trahir ainsi ? Je dis tout à coup : — Je ne saurais rester sur ce sopha, et je sautai en l’air. — Eh bien ! dit-il, faites à votre gré. — Alors je volai dans ses bras ; il m’attira sur ses genoux et me pressa contre son cœur ; tout fut silence, tout s’anéantit. Je n’avais pas dormi depuis long-temps ; des années s’étaient écoulées dans le désir. Je m’endormis sur sa poitrine, et quand je m’éveillai, une nouvelle vie était commencée. »

Les dates et les faits même des deux livres de Bettina ont été fortement controversés. Le philologue Creutzer et d’autres personnes dignes de foi ont démontré maint anachronisme, mainte erreur palpable, dans les récits de Mme d’Arnim. La conseillère de Goethe et Mlle de Günderode la plaisantent souvent sur son peu de véracité, et généralement aujourd’hui sa réputation sous ce rapport est plus que compromise. L’erreur principale, et volontaire selon toute apparence, de Bettina, est celle qui, en diminuant son âge et en ajoutant aux années de Goethe, établit entre eux une disproportion telle qu’elle excuse, ou du moins atténue, la liberté de certains tableaux et la hardiesse passionnée de certaines expressions. Cependant, si l’on se dit que Mlle Brentano n’avait pas moins de dix-sept ans lors de sa première visite à Weimar en 1808, et que Goethe n’en avait pas plus de cinquante-trois, les choses changent d’aspect : les limites, évidemment posées par Goethe et non par Bettina dans ces rapports étranges, sont encore beaucoup trop éloignées de la bienséance pour qu’il soit possible d’approuver l’étalage qu’a fait l’auteur des sentimens de la femme, et la célébrité convoitée et achetée au prix de si intimes révélations.

Cette liaison d’ailleurs ne fut jamais pour Goethe une chose pleinement consentie. Les visites de Bettina lui étaient importunes ; il aimait ses lettres parce qu’il y trouvait la matière de très beaux vers, mais sa conversation désordonnée le fatiguait et sa personne ne lui était point agréable. Il finit par s’en exprimer ouvertement devant sa femme, jalouse, comme on peut le croire, de Mlle Brentano, et peu soucieuse de la voir en tiers sous le toit conjugal. Mme Goethe n’attendit pas long-temps pour entamer une querelle dans laquelle Bettina, irascible et emportée, ne ménagea rien ; au plus fort de son courroux, elle osa appeler Mme la conseillère, qui avait le malheur d’être courte, grasse et rouge, une saucisse enragée. Le poète fut pris pour juge entre les deux femmes. Il demanda à Bettina de se sacrifier à la