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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/273

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puissance passée. Ce ne fut là qu’une illusion. L’esprit allemand faisait halte, une réaction sourde se préparait dans les intelligences, un travail latent de critique et d’analyse s’opérait sur place, si l’on peut s’exprimer ainsi, et ce travail continué sans relâche, pour n’être encore ni bien retentissant ni bien fécond, pour avoir eu ses tâtonnemens et même ses écarts, n’en a pas moins exercé déjà une action certaine dont il est facile aujourd’hui de se rendre compte. L’effort des talens nouveaux tend de plus en plus à dégager le génie allemand des obscurités et du mysticisme où il a toujours semblé se complaire, à le faire descendre des nuages pour le rapprocher de la réalité. Le bon sens, la précision, la méthode de nos grands écrivains, sont aujourd’hui un objet d’étude et d’émulation salutaires en Allemagne ; les préjugés nationaux s’effacent, la critique des frères Schlegel et de leur école, critique élevée, mais trop souvent injuste à notre égard, a perdu son influence. L’Allemagne témoigne une volonté sincère de se rapprocher de nous ; elle applaudit avec joie, en quelques-uns de ses prosateurs et de ses poètes contemporains, à des qualités essentiellement françaises ; le style clair, rapide, incisif de Borne, la verve mordante de Henri Heine, l’allure décidée et railleuse des poésies d’Herwegh, sont un symptôme sensible de cette direction nouvelle. On peut également regarder le tiède accueil que vient de recevoir le livre de Mme d’Arnim comme un signe non équivoque de retour à un goût plus épuré, nous oserions dire plus français, et nous pensons qu’en raison même du peu de succès de ce livre, il ne sera pas sans intérêt de jeter, à ce propos, un coup d’œil en arrière, non-seulement sur les œuvres précédentes, mais encore sur la vie de l’auteur ; car il s’agit ici, à vrai dire, beaucoup moins d’un livre que d’un individu, beaucoup moins d’une pensée à suivre dans sa marche et ses développemens que d’une force capricieuse à saisir en ses écarts, beaucoup moins enfin d’un écrivain ou d’un penseur que d’un phénomène singulier, d’une espèce de farfadet qui bondit au hasard à travers les choses, et dont on ne saurait comprendre les excentricités ni les fantaisies, si l’on n’a auparavant quelque intelligence de sa nature propre et de son être anormal. Il ne faut surtout pas perdre de vue que ce personnage bizarre représente avec un certain éclat, dans ses qualités comme dans ses défauts, dans la poésie qui jaillit à pleine flamme de son cerveau comme dans la fumée qui s’en échappe, tout un côté du génie germanique. La liaison de Bettina avec Goethe, ses relations intimes avec les esprits les plus distingués de son temps, l’entourent d’ailleurs d’un prestige qui attire, et nous espérons qu’on