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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/233

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parler. Je vous écris comme si vous m’entendiez ; je ne pense pas du tout à la nécessité ni au moment d’envoyer ma lettre. Je l’ai parfaitement oublié hier par exemple. Je ne songe qu’à m’occuper de vous et de moi avec vous. Je crois que, si l’on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un an, je vous en écrirais tout de même, tantôt quelques lignes, tantôt quelques pages, et presque avec le même plaisir. La seule différence qu’il y aurait, ce serait qu’en finissant de vous écrire, je craindrais que ma lettre ne fût une vieille guenille peu intéressante au bout de l’année ; mais, hors de là, je vous écrirais tout aussi fleissig [1] qu’à présent. Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que l’on a, lorsqu’on vous a bien connue et qu’on vous a quittée, plus de plaisir en pensant à vous que de peine en vous regrettant. Mais ce n’est qu’en vous écrivant qu’on a ce plaisir. Penser à vous dans de grandes assemblées est fort pénible et fort désobligeant pour les autres ; aussi, j’ai pris le parti d’avoir toujours une lettre commencée que je continue sans ordre et où je verse, jusqu’au jour du courrier, tout ce que j’ai besoin de vous dire ; tantôt une demi-phrase, tantôt une longue dissertation, n’importe. Pourvu que j’écrive à celle avec qui j’ai été si heureux pendant deux courts mois, c’est assez [2].

« J’ai le plus joli appartement du monde. J’ai une chambre pour recevoir ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de son Altesse ; j’ai un petit boudoir à l’allemande où l’on ne voit pas clair, mais cela est quelquefois très heureux ; j’ai une très jolie chambre pour écrire et un clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis Pour vous j’ai soupiré, je voulus, etc., jusqu’à L’amant le plus tendre, dont j’ai parfaitement oublié l’air en me souvenant parfaitement des paroles [3].

« J’ai un bureau [4] (je suis si accoutumé aux titres que j’avais écrit baron) où j’ai fait un arrangement qui me fait un plaisir extrême. Dans quelques-uns des tiroirs, j’ai mis toutes les parties et introductions de mes grands et magnifiques ouvrages ; dans l’un des deux

  1. Assidûment, régulièrement.
  2. Cette longue lettre, que celui qui l’écrivait trouvait encore trop courte à son gré, est toute chamarrée aux marges de post-scriptum ; en voici un qui se rapporte à cet endroit : « Vous voyez par tout ceci que je rêve et que je subtilise pour tâcher de rattraper les plaisirs passés. C’est tout comme vous : j’aime à vous ressembler, je me trouve moins seul ; aussi je m’accroche aux plus petites ressemblances. »
  3. C’étaient des romances de Mme de Charrière.
  4. Il y a en effet une rature à ce mot.