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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/217

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— Mme de Charrière vint en effet, et emmena au retour le jeune Constant, ou du moins celui-ci l’alla rejoindre ; ces deux mois de séjour, de maladie, de convalescence, auprès d’une personne supérieure et affectueuse, semblèrent modifier sa nature et lui communiquer quelque chose de plus calme, de plus heureux. Par malheur, l’aridité des doctrines gâtait vite ce que la pratique entr’eux avait de meilleur, et on achevait, en causant, de tout mettre en poussière dans le même temps qu’on réussissait à se faire aimer. Mme de Charrière écrivait alors ses lettres politiques sur la révolution tentée en Hollande par le parti patriote, et Benjamin Constant, par émulation, se mit à tracer la première ébauche de ce fameux livre sur les religions qu’il fut près de quarante ans à remanier, à refaire, à transformer de fond en comble. L’esprit dans lequel il le conçut alors n’était autre que celui du XVIIIe siècle pur, c’est-à-dire un fonds d’incrédulité et d’athéisme que l’ambitieux auteur se réservait sans doute de raffiner. On lit dans une lettre de Mme de Charrière, d’une date postérieure, quelques détails singuliers sur cette composition primitive : « Après mon retour de Paris, dit-elle, a fâchée contre la princesse d’Orange, j’écrivis la première feuille des « Observations et Conjectures politiques, puis vinrent les autres ; j’exigeais de l’imprimeur qu’il les envoyât, l’une après l’autre, à mesure qu’il les imprimait, à M. de Saïgas, à M. Van Spiegel, à M. Charles Bentinck. Je voulais qu’on les vendit à Paris comme tout autre ouvrage périodique [1]. Benjamin Constant survint, il me regardait écrire, prenait intérêt à mes feuilles, corrigeait quelquefois la ponctuation, se moquait de quelques vers alexandrins qui se glissaient parfois dans ma prose. Nous nous amusions fort. De l’autre côté de la même table, il écrivait sur des cartes de tarots, qu’il se proposait d’enfiler ensemble, un ouvrage sur l’esprit et l’influence de la religion ou plutôt de toutes les religions connues. Il ne m’en lisait rien, ne voulant pas, comme moi, s’exposer à la critique et à la raillerie. Mme de Staël en a parlé dans un de ses livres. Elle l’appelle un grand ouvrage, quoiqu’elle n’en ait vu, dit-elle, que le commencement, quelques cartes sans doute, et elle invite la littérature et la philosophie à se réunir pour exiger de l’auteur qu’il le reprenne et l’achève. Mais elle ne nomme point cet auteur, ne donne point son adresse, de sorte que la littérature et la philosophie eussent été bien embarrassées de lui faire parvenir une lettre. »

  1. On trouve dans quelques catalogues du temps ces Observations attribuées à Mirabeau. Avis à M. Quérard et aux bibliographes.