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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/201

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comme aussi à la philosophie du cœur humain. Si la postérité n’a que faire des faiblesses de quelques grands noms, elle a droit de revendiquer les documens qui la conduiront sur la trace de certaines carrières étonnantes, qui lui dévoileront les vrais élémens dont s’est formé à la longue tel caractère historique controversé. »

Au nombre de ces pièces que la curiosité publique est en droit de réclamer, on peut placer sans inconvénient (et sauf quelques endroits sujets à suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec Mme de Charrière. Elle comprend un espace de sept années 1787-1795 ; Benjamin a vingt ans au début, il est dans sa période de Werther et d’Adolphe ; s’il est vrai qu’il n’en sortit jamais complètement, on accordera qu’à vingt ans il y était un peu plus naturellement que dans la suite. Pour qui veut l’étudier sous cet aspect, l’occasion est belle, elle est transparente ; on a là l’épreuve avant la lettre, pour ainsi dire.

Tout d’abord on voit le jeune Benjamin fuyant la maison paternelle, ou plutôt s’échappant de Paris, où il passait l’été de 1787, pour courir seul, à pied, à cheval, n’importe comment, les comtés de l’Angleterre. Il est parti, pourquoi ? il ne s’en rend pas lui-même très bien compte, il est parti par ennui, par amour, par coup de tête, comme il partira bien des fois dans la suite et dans des situations plus décisives. Des pensées de suicide l’assiègent, et il ne se tuera pas ; des projets d’émigration en Amérique le tentent, et il n’émigrera pas. Tout cela vient aboutir à de jolies lettres à Mme de Charrière, à des lettres pleines déjà de saillie, de persiflage, de moquerie de soi-même et des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant l’aile, assez mal reçu de sa famille pour son équipée, il va se refaire chez son indulgente amie à Colombier près de Neuchâtel ; il passe là six semaines ou deux mois de repos, de gaîté, de félicité presque ; il s’en souviendra long-temps, il en parlera avec reconnaissance, avec une sorte de tendresse qui ne lui est pas familière. Voilà le premier acte terminé.

Le second s’ouvre à Brunswick, à cette petite cour où sa famille l’a fait placer en qualité de gentilhomme ordinaire ou plutôt fort extraordinaire, nous dit-il ; il y arrive en mars 1788, il y réside durant ces premières années de la révolution ; il s’y ennuie, il s’y marie, il travaille à son divorce, qu’il finit par obtenir (mars 1793) ; il s’est livré dans l’intervalle à toutes sortes de distractions et à un imbroglio d’intrigues galantes pour se dédommager de son inaction politique, qui commence à lui peser en face de si grands événemens. Placé au foyer de l’émigration et de la coalition, il est réputé quelque peu aristocrate par ses amis de France qui l’ont perdu de vue, et tant soit peu jacobin