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excitée par ces stimulans d’un goût pour le moins équivoque, ne se maintient guère, et tôt ou tard il faut en revenir à l’exploitation normale de son répertoire. Une institution telle que l’Académie royale de Musique a sa force dans la valeur des œuvres qu’elle représente, dans le mérite des chanteurs qui les exécutent, et, lorsqu’elle se trouve sérieusement menacée de ce côté, ce n’est point par des expédiens dignes d’une troupe foraine qu’on la raffermit et qu’on la sauve. Dans tout ceci, le plus à plaindre, c’est M. Halévy, et je crains bien qu’il ne voie se renouveler à cette occasion sa mésaventure du Drapier. M. Halévy a tort de persister à vouloir écrire des opéras en deux actes ; cette forme leste et rapide du Comte Ory, du Philtre, exige, de la part de celui qui la traite, des conditions de verve, de facilité, d’entrain, que l’auteur de la Juive ne possédera jamais, quoi qu’il fasse. Ces qualités académiques qui font partout ailleurs la meilleure partie du talent de M. Halévy, ne peuvent se développer dans un cadre qui n’admet point les grandes combinaisons du drame, ou, si elles se développent, c’est en dépit du sujet, comme il arrive dans la plupart des morceaux du Lazzarone. Cependant, dira-t-on, M. Halévy a écrit l’Éclair ; oui, sans doute, et l’Éclair lui-même, qu’est-ce autre chose qu’un délicieux travail de marqueterie, qu’une œuvre exquise de patience et de goût ? On a pu s’y tromper ; toutefois le mérite de cette partition relève incontestablement des habitudes ordinaires de son auteur, qui s’était plu, en cette occasion, à réduire sa manière à des proportions exclusivement ingénieuses. Or, quand il écrit pour l’Académie royale de Musique, soit qu’il se trouve moins bien inspiré par son sujet, soit qu’il pense, avec quelque raison, qu’en cette vaste salle les moyens d’opéra comique échoueraient, M. Halévy adopte un style pompeux que rien ne motive, une phraséologie déclamatoire de l’effet le plus fatigant. On aurait tort néanmoins de conclure de là que tout mérite manque en cette œuvre. Il y a dans le Lazzarone plus d’un morceau de choix, et qui peut-être ailleurs, mieux disposé, plus adroitement mis en lumière, eût fait fortune : je citerai, entre autres, un charmant trio au premier acte ; mais, je le répète, la monotonie de l’ensemble tue les détails, et telle intention heureuse, tel trait surpris au passage vous amène à regretter d’autant plus les conditions du genre où le musicien se complaît, lequel genre, s’il fallait l’appeler par son nom, ne serait, je le crains bien, que le genre ennuyeux.

C’en est fait de la saison musicale : les Italiens nous ont chanté leurs adieux cette semaine sur les plus éloquentes inspirations de Rossini et de Bellini ; les concerts diminuent, les jours grandissent, voici le printemps. Aussi bien il fallait en finir, sous peine d’avoir à prendre en dégoût le plus séduisant, le plus aimable et le plus recherché des beaux arts. Depuis tantôt deux mois, c’était à ne pas s’y reconnaître au milieu de cette averse de matinées et de soirées musicales. Singulière manie d’accumuler ainsi tous les concerts à l’extrémité de la saison ! On laisse passer l’hiver sans souffler mot, puis tout à coup, au premier rayon de soleil, l’invasion commence, et vous diriez ce fantastique dégel dénotes dont parle Rabelais. Mentionnons en