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en leur rendant sur ce point particulier une justice qu’ils n’acceptent pas, on peut se demander quel est, dans l’état actuel de l’Europe, le gouvernement qui, ayant pris, à tort ou à raison, une résolution analogue à celle des cours de Portugal et d’Espagne, souffrirait un seul instant qu’une corporation, une association quelconque, osât y apporter le moindre empêchement ? Après un tel exemple, est-il donc bien difficile de trouver des motifs à l’hostilité du pouvoir séculier contre un ordre religieux assez hardi pour jeter le poids de son nom dans la balance d’un traité international ? Aujourd’hui, la réponse ne se ferait pas long-temps attendre ; mais avant la révolution française, dans le midi de l’Europe surtout, malgré les progrès de la philosophie, il était moins aisé de prendre contre des ennemis sacrés un parti vigoureux et décisif. Bien que clairement indiquée, la situation ne se suffisait pas à elle-même ; elle avait besoin d’être comprise par un esprit net, et tranchée par une main ferme. L’énergie, dans une telle entreprise, devait aller jusqu’à l’audace. Toutes ces qualités se rencontrèrent dans Sébastien Carvalho, plus tard comte d’Oyeïras, et enfin marquis de Pombal. Nous ne lui donnerons que ce dernier nom, ’histoire l’a consacré et a oublié ses autres titres. Les haines qui poursuivent la mémoire de Pombal, les hommages dont elle fut l’objet, les attaques et les apologies qui s’y rattachent encore dans sa patrie, prouvent que ce ne fut pas une intelligence médiocre ni un caractère vulgaire. Il n’en faut croire ni ses ennemis ni ses apologistes. Sa cruauté, sa jalousie, son avarice, projettent des ombres trop épaisses sur son courage, sur sa patience, sur son infatigable énergie. Pombal ne fut pas un grand homme, mais jamais assurément il n’y eut de plus grand ministre dans un si petit état. « Le roi Sébastien est ressuscité, » disaient ses ennemis, en faisant allusion à son prénom et à sa puissance. Ses ennemis étaient les grands et les jésuites ; il les abattit les uns et les autres. Voyons pourquoi il le fit et comment il sut s’y prendre.

Issu d’une famille bourgeoise, ou tout au plus très mince gentilhomme, Pombal s’était mis de bonne heure en hostilité déclarée avec l’aristocratie portugaise, l’une des plus exclusives et des plus superbes de l’Europe. Jeune encore, il avait enlevé une fille du sang bleu (sangre azul) ; il l’avait épousée sous les yeux de la noblesse indignée. Souple et hardi à la fois, vainement s’était-il efforcé de calmer les fidalgues et de se faire adopter par eux : tous ses efforts avaient échoué, et c’est de ce jour qu’au fond de lame il jura la ruine de ceux qu’il n’avait pu s’assimiler. Arrivé à Londres, où il était accrédité comme chargé d’affaires, il se fortifia dans ses sentimens à la vue